20060629

111 Lettre 19/12 Oncle Charles

Moissac, le 19 décembre 1951

Mon Roland,

Les quelques lignes que tu as l’habitude d’ajouter aux lettres de ton papa me sont chères. Je les sens pleines d’affection, et j’y suis sensible.

[ Commentaire 2005 : Des lettres de mon oncle à mon père n’ont pas été recopiées, je ne sais pour quelle raison. Mais j’ai tenu à recopier ce court passage de l’une d’entre elles, pour mémoire… Ai-je eu connaissance de ces lettres, ou seulement de celle-ci sur laquelle l’oncle avait ajouté des lignes ? ]

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110 Journal Roland Décembre 1951

Le 1er décembre – Razier-sur-Cher, samedi

J’ai terminé hier soir Fécondité d’Émile Zola. Je ne sais plus que penser : il en dit trop. Il accumule des vicieux affreux, puis les tableaux charmants, mettant blanc sur noir et noir sur blanc. Je n’appelle pas cela un roman, mais un amas de notes liées entre elles par une histoire plus ou moins vraisemblable. Grattez ces 700 pages, vous ne trouverez que ceci : la plus grande joie de la terre est la procréation.
Pendant la nuit, le brouillard gelé s’était déposé lourdement sur la végétation : tout devenait dentelle de glace. Le premier rayon de soleil fit étinceler les prés en sueur (ou en larmes).

Le 5 décembre – Razier-sur-Cher, mercredi
Il fait une journée radieuse, une de ces journées où l’on s’étonne de voir le ciel si bleu, sur lequel se détachent les horizons forestiers. C’est à ces moments-là que je regrette de n’être pas musicien. Car le poète se sent impuissant pour communiquer cette vague de joie, aux balancements rythmés, avec mouvements tantôt vifs, tantôt lents, mouvements ondoyants qui bercent. Allégro ! Allégro !
C’est à ces moments-là que vous aimeriez courir follement sous les arbres branchus, rouler sur des feuilles mortes, courir à perdre haleine pour rechercher l’essoufflement qui vous précipite à terre tout rouge. C’est à ces moments-là que l’on souhaite s’essouffler au jeu d’amour avec un adolescent au fond des bois, sur des feuilles mortes. Allégro ! Allégro !
Et le corps fatigué exige le sommeil. Ces appétits d’amour, pétillants comme le feu de bois, s’évanouissent comme la fumée dans le ciel bleu que le soleil blanchit, et le corps alangui s’abandonne sous les étoiles, assouvi, rassasié de plaisir.
List : violents contrastes ; musique âpre, passionnée, quelque peu amère. Nuances paradisiaques et sataniques. Tempérament étonnant.
Quand on se livre à certains actes solitaires, ce n’est pas l’acte en lui-même qui vous dégoûte, mais sa solitude. Vous vous méprisez de ne pas avoir donné à autrui la joie de vous aimer et de l’aimer. Étreinte stérile qui n’engendre que des frissons égoïstes.

Le 17 décembre – Razier-sur-Cher, lundi
Le grand danger qui guette toujours le catholique c’est de n’être pas lui-même dans son amour de Dieu, en ce sens qu’il ne s’immole qu’à Dieu sans s’accomplir lui-même.
Il est des hommes auxquels on obéirait aveuglément : J.-S. Bach est de ceux-là ;
Il est des hommes que l’on écouterait toujours parler : Mozart est de ceux-là.
Papa vient de m’offrir un stylo qu’il étrenna en écrivant ces vers :

« Plume fidèle, en frémissant,
« Accueille son fervent message ;
« Mais n’éternise de ton sang
« Rien que de vrai et de sage. »

Gide ? Un diable qui se débat dans son bénitier.
Le premier acte d’Othello est très riche, mais il y manque de la mesure : c’est le défaut de Shakespeare qui est trop démesuré ; il semble ne pas arriver à se limiter, à se contraindre.
« Zut pour la vertu ! » (Iago, acte 2, Othello) Je viens de terminer Othello. Il me semble qu’Othello aurait dû se tuer dès l’instant où il eut connaissance de sa méprise. Sa tirade, un peu apologétique, ralentit l’action. Le geste du suicide doit être spontané et solitaire.
La matière ? Une concentration d’atomes.
Les gaz ? Une déconcentration d’atomes.

Le 26 décembre – Razier-sur-Cher, mercredi
Montaigne s’engage-t-il ? Sans doute était-il trop individualiste pour s’inféoder et obéir comme un soldat à son supérieur. Précisons le sens de son engagement : ne pas aliéner soi pour autrui, mais prêter soi à autrui. Pour lui s’engager, c’est se prêter et non se donner. Se donner, c’est s’immoler, et rien n’autorise le sacrifice de soi-même à quoi que ce soit, à qui que ce soit. Se prêter c’est offrir de soi le meilleur.

Le 29 décembre – Razier-sur-Cher, samedi
Je viens d’étudier en psychologie le chapitre de la Volonté. Je viens de relever que possédaient une volonté faible :

1 – les sensibles 3 – les irrésolus
2 – les étourdis 4 – les irréguliers

Je suis assez sensible (un livre m’émeut facilement) ; je suis étourdi (j’oublie facilement mon stylo sur mon pupitre) ; je suis irrésolu (je ne sais conserver une opinion, ni critiquer audacieusement) ; je suis irrégulier (je ne sais quelle situation choisir). J’envisage nombre de possibilités et ne sais pas me décider. Au fond je me laisserai assez facilement engagé dans n’importe quel métier, tant je suis incertain de ma vocation.
Il est donc nécessaire que j’éduque ma volonté en m’astreignant à une contrainte librement consentie (faire régulièrement ma toilette, m’endormir, me réveiller, me lever à heures fixes, fixer mon attention, me fixer des buts). Mon énergie se disperse faute de savoir où me diriger. Ainsi je grappille au cours de mes lectures, plus que je ne m’instruis. Je relève dans ce carnet telle proposition, telle pensée qui m’a plue, et de cette collection qui s’endort je ne retire, ce me semble, aucun profit. On me dit bien que tout enseignement livresque encombre mon subconscient et qu’il réapparaît au moment opportun. Cette explication me plaît peu. De plus j’ai à me plaindre de ma mémoire défectueuse. Sans doute me concentré-je pas assez. Il est nécessaire que je me détermine, non à voleter, mais à marcher droit. J’ai remarqué aussi que je manque d’enthousiasme. Autrefois, lorsque je me passionnais à réfuter Bossuet (se reporter plus haut à la date du 5 août 1950, page 68 et précédentes sur Saint-Paul n°007k-JA) j’en avais, me semble-t-il. Tandis que maintenant je suis mou. Cela s’expliquerait peut-être par ma solitude : j’étudie à la maison, perpétuellement cloîtré, et les 4 heures que je passe chaque semaine à jouer au basket à Montrichard ne tuent pas ma solitude : je n’arrive pas à rompre la glace qui me sépare de mes camarades de jeu. Je dois leur paraître froid et distant. Cela même que je redoute. Ici on m’appelle l’ours. Je vis toujours dans le même milieu : père, mère, frère. Il faudra que je m’évade un jour pour m’échauffer au contact de l’inconnu.

Le 30 décembre – Razier-sur-Cher, dimanche
Nous entendîmes à la TSF Œdipe d’André Gide. Nous suivions sur le texte les dernières répliques, et nous songions encore, silencieusement, alors que la pièce était finie. Il était assis, et moi debout à ses côtés. Il m’enlassa et resta un long moment la tête enfouie dans mes vêtements. Je ne bougeais pas sachant la ferveur contenue de sa reconnaissance pour Celui qui l’avait délivré de son obsession : grâce à Lui, il ne rougissait plus de ses penchants particuliers, ni de notre amour.
Quand vous lisez Montaigne, ne vous attachez pas à relever les fautes qu’il commit, soit en médisant de nouvelles découvertes, soit en voulant ignorer certaines possibilités humaines. Les découvertes de Galilée lui paraissaient aussi inutiles que les vains systèmes des sectes philosophiques, parce qu’il n’a pas prévu que la science – au sens moderne du mot – pût être. De même lorsqu’il dédaignait les enseignements qui visent l’utile – au sens pratique du mot – il ne pouvait pas supposer l’enseignement technique actuel. Il ne faut pas lui reprocher ces erreurs. De Montaigne attachez-vous à comprendre l’humanité…
Un peu de satire maintenant. Veuillez ouïr le digne Monsieur Tradour, professeur de première au Lycée Henri IV, celui qui m’endoctrina pendant une année : « Pour vous clarifier les idées, pour vous les classer, j’ai, mes petits amis, une excellente méthode. C’est très simple : d’abord les principaux faits de la vie de l’auteur étudié, puis ses principales œuvres, enfin les caractères généraux de celles-ci. » Et pendant trois trimestres, nous avons accompli le tour de force spectaculaire de voir le XVIIéme, XVIIéme et XIXéme siècles. Si bien que j’ignore tout de Rousseau – heureusement que j’ai lu Les Confessions autrefois -, de Chateaubriand, de Chénier (de lui nous n’avons étudié en dix minutes que La Jeune Captive). Ce n’est pas la peine d’insister. Ce cher Tradour mathématisait la littérature française.

Le 31 décembre – Razier-sur-Cher, lundi
Il était de deux ans moins âgé que moi [il s’appelait René, et mon père l’appelait volontiers « le beau René ». Il accompagnait les offices à l’église de Mortey ]. J’aimais le piano, lui le violon. Nous étions novice en tout. Nous aurions pu nous lier intimement, nouer une amitié sincère, dénuée de toute action impure. Mais les circonstances nous séparèrent. Depuis plus d’un an je ne lui ai plus serré la main. Je ne regrette rien. Le hasard a voulu qu’il en fût ainsi. Maintenant il est trop tard. De cette union ratée, je me suis fait une image idéale.

[ Commentaire de 2005 : Il apparaît, tant chez mon père que chez moi, en cette période de fin 1951, comme une certaine distance ou du moins une attirance amoureuse fort réduite, sans doute limitée à quelques distractions érotiques. Je ne parle plus de mon père, à l’exception de l’écoute sur la radio de l’Œdipe de Gide avec un commentaire plutôt « passif » sur l’attitude de mon père sa tête « dans mes vêtements » et où je commente : « Je ne bougeais pas sachant le ferveur contenue de sa reconnaissance pour Celui qui l’avait délivré de son obsession : grâce à Lui, il ne rougissait plus de ses penchants particuliers, ni de notre amour. »

On notera ici que je fais une distinction, puisque je ne les confonds pas, entre « ses penchants particuliers » et « notre amour ». Les penchants particuliers sont évidemment la pédérastie. Mais que dois-je comprendre de ce que j’ai écrit par « notre amour » : est-ce uniquement un amour pédérastique ou un amour incestueux ? Je ne peux préciser aujourd’hui.

Par ailleurs on notera l’analyse que je fais de mon caractère et de ma façon de vivre et de me voir, je cite :

  • assez sensible
  • étourdi
  • irrésolu
  • irrégulier
  • incertain de ma vocation
  • mémoire défectueuse
  • manque d'enthousiasme
  • je suis mou

Il faudrait donc que je redresse la barre pour mes études par correspondance dans la solitude du cloître familial à Razier-sur-Cher. Comment ? Voici :

  • éduquer ma volonté
  • suivre un horaire fixe
  • ne pas disperser mon énergie
  • marcher droit

Et j’en arrive, au sujet de la séance hebdomadaire de basket, à cette constatation assortie d’un vœu : « je n'arrive pas à rompre la glace qui me sépare de mes camarades de jeu. Je dois leur paraître froid et distant. Cela même que je redoute. Ici on m'appelle l'ours. Je vis toujours dans le même milieu : père, mère, frère. Il faudra que je m'évade un jour pour m'échauffer au contact de l'inconnu. » Vous ne serez pas étonné si j’attribue mon attitude à l’inceste. Je n’insiste donc pas.

Par contre, ce qui m’apparaît intéressant, c’est que je menais une vie un peu moins solitaire à Mortey : outre le collège, il y avait le « beau René », Mlle Jeanne Rocagny pour le piano, et un peu de théâtre aussi, où j’avais joué dans une opérette. À Gennevilliers, n’ayant entretenu aucune relation avec mes camarades de Henri IV, tant j’étais mal à l’aise de n’avoir pas d’argent, de ne pouvoir inviter en retour ceux qui m’auraient invité fuyant donc toute occasion de contacts avec mes copains de classe, je commençais à être seul et à me renfermer.

On peut penser que l’inceste plus l’absence du foyer familial, la déroute de tout point fixe se sont conjugués pour me faire devenir un ours. Et j’abandonnai assez vite un basket où j’étais plus mal à l’aise que jamais. Je me rendais bien compte que « je ne passais pas »… Que c’était ridicule à mon âge ! Mon père me l’a dit, oui, mais allez donc convaincre un jeune homme blessé…

Cependant, j’ai réussi à m’autodiscipliner, à m’établir un programme de travail et à m’y tenir. Ma réussite au baccalauréat permet de comprendre que je n’étais pas complètement disloqué ni incapable de faire face. Mon attitude chez Tramisseau, comme coursier, ensuite ! Puis mon mariage. : Je suis passé à côté… de beaucoup de choses, certes, mais pas de toutes ! ]

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20060628

109 Lettre 03/12 & Journal Patrick

Tremblemont, le 3 décembre 1951

Mon petit Daoud,

Comment passer le cap d’une semaine sans vouloir chercher, ne fut-ce qu’en pensée la chaleur de ton accueil ?
Il est un livre absent, encore, sur les rayons de notre bibliothèque, un des plus beaux qui soient, un de ces livres qu’on peut ouvrir à n’importe quelle page avec l’assurance d’y trouver une nourriture.
« (Ces jours-ci) je ne prends un peu de plaisir à vivre avec Montaigne… ; parfois le ravissement m’arrête et je doute si jamais écriture humaine m’a donné plus d’amusements, de satisfaction et de joie. »
Hier soir dimanche, vers dix heures, je pensais à toi en écoutant sûrement à Paris-Inter ces œuvres de Bach, Corelli et Lalande. En ce moment, je te vois penché sur l’écritoire, t’efforçant, je veux le croire, vers la lumière. Mais moi… !
« Je ne me sens plus dessiné par mes ombres… » et comment en serait-il autrement, comment pourrait-il en être autrement ? Plus je m’éloigne de mon foyer de lumière, plus s’allongent mes ombres, tandis que davantage se rétrécit mon moi : mon apparence s’affirme, mais mon essence se nie. Après s’être reposées, mes ombres vont poursuivre leur périple loin autour de mon foyer de lumière ; mais satellites infidèles, elles le réintégreront un jour, pour mourir.
Alors débarrassé d’elles, redevenu moi-même, je chanterai, je hurlerai la joie ; la flamme me brûlera de ferveur, et je vivrai ENFIN.

Ton petit Rey

Journal de Papa

Le 2 décembre – Tremblemont
Il y a quelques mois encore, je pouvais me réfugier dans son amour ; aujourd’hui, son accueil, son étreinte ne me suffisent plus. J’en veux connaître d’autres… Sans doute a-t-il accepté de moi tout ce que je pouvais lui offrir ; je n’aurais plus de don que jusqu’alors je réservais jalousement pour lui.
Je suis à nouveau disponible.
Voir l’extrait 2 de la page 417

[ Commentaire de 2005 : Bien curieuse lettre, à la limite d’une sorte de déviance, de dérapage mental où l’on décèle une âme à la dérive, se retrouvant ou se reconnaissant à peine, perdue, incrédule, à vau l’eau, comme si, arrivée au bord de la désespérance, la seule fuite possible était de s’abandonner soi-même. Et pour finir, la veille, dans son Journal, ce « Je suis à nouveau disponible » qui sonne le glas d’un amour inavouable comme si, tout d’un coup, il retrouvait une forme de vie à sa dimension. Comme s’il allait tout recommencer à neuf…

Commentaire de 2006 :Le curieux, alors que je m’époumone à répéter qu’il ne me donnait rien et qu’il prenait tout chez moi, est qu’il écrive le contraire : « je n’aurais plus de don que jusqu’alors je réservais jalousement pour lui » Mais que s’imagine-t-il m’avoir offert ? À Mortey, certes, quand j’étais au Collège, dans les classes de la quatrième à la seconde, il m’a aidé en littérature française, en latin aussi, en histoire qu’il connaissait plutôt bien, mais ce fut guère tout. Que me donna-t-il d’autre ? Un peu de tenue sociale, un certain style du paraître. C’est tout. Le reste, je l’ai acquis par moi-même. ]

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108 Journal Roland Novembre 1951

Le 10 novembre – Razier-sur-Cher, samedi
Nous sommes allés à Paris lundi dernier, Papa et moi. Les mardi et mercredi je m’en fus chez mademoiselle Jeanne Rocagny. Le jeudi matin je passais l’oral à Louis le Grand. L’après-midi j’ai été chercher la majeure partie des livres scolaires pour la philosophie. Retour hier matin à Razier-sur-Cher.

Le 15 novembre – Razier-sur-Cher, jeudi
Comment expliquer le sentiment de joie éprouvé au déchiffrage d’une page musicale inconnue qui étonne tout mon être, et l’émeut au point de l’agiter de mouvements nerveux ? Et bien plus, comment expliquer que ce sentiment, je ne le ressens plus une seconde fois que je rejoue cette page, alors que je l’interprète mieux ? Pourquoi cette indifférence lorsque, bien longtemps après, je la revois ? J’en doute. Et cependant ce sont les mêmes sons qui frappent mon oreille.
Nous sommes si proches de l’animal, nos manifestations intellectuelles n’étant que le produit d’une conscience développée, que j’hésite à reconnaître que Dieu est en moi.
« Métrobate » : livre rempli de sensibilité, mais décousu. Atmosphère de pudeur, de gêne : manque de sûreté. On pense que l’auteur rougirait d’écrire ce qu’il fait entendre (suggère).
« Le Diable et le Bon Dieu » : toujours le problème de la solitude de l’homme et de ses rapports avec les autres hommes chez Sartre.

Le 18 novembre – Razier-sur-Cher, dimanche
« Les Joyeuses Commères de Windsor » : début déconcertant : l’action, les caractères se dégagent avec difficulté. Par la suite c’est du Rabelais, du Molière.
« Beaucoup de bruit pour rien » : deux intrigues se côtoient : l’une tragique, l’autre bouffonne. Nous nous reposons de l’attention suscitée par la première par les rires provoqués par la seconde.
J’ai acheté Citadelle de Saint-Exupéry. La Citadelle, c’est la caravane humaine que l’on attache pour la détacher après vers l’horizon mystérieux, gréée comme un navire. Et seule la constance, la continuité sauveront la caravane.
La Caravane est partie : plus rien ne doit interrompre sa marche. Elle va droit vers le but qu’elle s’est inventée et ne déviera pas de l’itinéraire choisi. Quiconque la détournera du chemin fixé par Dieu, périra. Nul obstacle n’empêchera la Caravane d’avancer : la Citadelle se fera mouvante.
Ce que nous aimons chez autrui, c’est sa promesse.

Le20 novembre – Razier-sur-Cher, mardi
Mais devons-nous subir le choix de nos aïeux ? Pour qu’un effort porte ses fruits, il se doit de se perpétuer de génération en génération. Le flambeau devra passer de main en main sans jamais s’éteindre.
J’éprouve un véritable plaisir sensuel à découper les pages d’un livre neuf. Il me semble que je pénètre dans les domaines secrets, tabernacle d’une pensée, curieusement imprimée sur des pages veloutées. La paume de ma main caresse légèrement ces feuilles inexplorées : c’est le premier contact, avant celui du regard, de l’esprit. Que trouverai-je ici ? De quoi parle-t-on ? Et mon couteau pénètre au cœur du livre, précédant ma main ivre de caresses, de veloutées sensations. Sous ma pression le livre bavait…
Le choix de nos aïeux s’impose à nos tendres esprits dès la naissance. Faut-il se révolter contre cet ordre des siècles précédents qui exige de nous ce qu’il exigea d’eux-mêmes, des ancêtres ?
Si le paysan reste paysan, c’est parce qu’il ne peut pas se concevoir autre que paysan. Et ainsi du peuple. Mais si du peuple se lève, au milieu de l’assemblée des hommes, celui qui se conçoit autre que paysan et mieux, il devra réveiller le peuple de sa torpeur et lui enseigner qu’il y a mieux que le peuple.
Ce jeune bébé que tu couves de ton affection, ô généreux père, cet enfant qui se réjouit de tes caresses, est dans ton cœur une terre vierge où tes espoirs font germer le grain nouveau que tes enseignements y ont semé. Tu as labouré l’âme de ton enfant pour qui survivent en son sein tous tes espoirs, pour t’y réaliser toi-même en y gravant la vie.
Dieu, c’est le nœud de l’homme à la nature.
L’œuvre (c’est alors que je lisais Citadelle qui produisit en moi une étrange impression de trouver la Vérité…) me pénètre, m’étonne. Elle entre en moi comme les aliments. Mais je devrai me libérer d’elle comme d’eux, lorsqu’elle fera partie de moi-même, au point que je ne saurai la distinguer de moi-même, quand elle sera moi-même.
On ne trouve pas Dieu, on le forge.

Le 26 novembre – Razier-sur-Cher, dimanche
Il cultivait la ferveur chez l’homme, comme la santé chez l’animal. Il extirpait semblablement le mal des deux troupeaux par la mort du coupable-innocent.
Quand je feuillette ce carnet, et quand je le compare aux précédents (et à cela mon Père dit que j’ai besoin d’un ami – 24/6/53), je m’étonne – et m’attriste aussi – de le trouver si mince : manquerai-je de ferveur ? Je m’ébahis de mon exaltation d’autrefois. Pourquoi suis-je si glacial ? Et pourtant… pourtant je peux flamber encore.
Donnez-moi, Seigneur, un cœur de feu.
J’ai reçu les cours par correspondance. Je vais – enfin ! – me remettre au travail. Le retard provoqué par cette grève des examens est, pour moi, d’environ 2 mois. J’espère que cela ne me gênera pas pour la seconde étape.
Je suis timide en face de la jeune fille : je ne sais où mettre mes mains.
Je m’émeus de la présence d’un jeune garçon, et désire l’embrasser.

Le 27 novembre – Razier-sur-Cher, jeudi
Qu’auraient pensé les Grecs s’ils avaient eu connaissance de ce traité sur la Sentimentalité des Garçons écrit pas un catholique et qui, comme on devait s’y attendre justement, blâmait certaines anomalies homosexuelles ? Je crois qu’ils n’auraient pas compris – comme moi – que l’on puisse condamner si sévèrement un sentiment aussi naturel que la pédérastie. Comment trouver l’équilibre dans la contrainte de la nature ? Ce fascicule m’étonne : je m’achoppe à ces croyances curieuses, empruntées. Il est vrai que je me vante d’appartenir à un monde nouveau, délivré de l’obsession chrétienne, un monde qui veut poursuivre – du moins est-ce mon espoir – la tradition hellène, non seulement dans les manifestations naturelles, mais aussi dans les spirituelles.

[ Commentaire de 2005 : « Je m’ébahis de mon exaltation d’autrefois. Pourquoi suis-je si glacial ? Et pourtant… pourtant je peux flamber encore. Donnez-moi, Seigneur, un cœur de feu. » Et voici que reviens ce constat qui, au milieu de l’année dernière, m’incita à consulter un psychiatre. Cette froideur externe, cette contraction de moi-même provoquée par l’inceste des années durant, se sont donc maintenus, même après 35 ans de mariage !

Commentaire de 2006 : « Ce jeune bébé que tu couves de ton affection, ô généreux père, cet enfant qui se réjouit de tes caresses, est dans ton cœur une terre vierge où tes espoirs font germer le grain nouveau que tes enseignements y ont semé. Tu as labouré l’âme de ton enfant pour qui survivent en son sein tous tes espoirs, pour t’y réaliser toi-même en y gravant la vie. » Je n’avais pas remarqué cette phrase, il y a un an. Voici que je décrivais ce que mon père faisait avec moi, sans saisir les implications néfastes d’une emprise aussi prégnante. Ce « Tu as labouré l’âme de ton enfant (…) pour t’y réaliser toi-même en y gravant la vie » me laisse stupéfait ! Et aussi « cet enfant qui se réjouit de tes caresses, est dans ton cœur une terre vierge où tes espoirs font germer le grain nouveau que tes enseignements y ont semé.» décrit mot pour mot ce qui se passe. Et je ne comprenais rien, tout en souffrant de ce qui se passait et que je trouvais tout à fait normal. Il faut voir là le pourquoi de mon acceptation, cette impossibilité d’imaginer une dépendance que je considérais comme normale et dont j’avais honte – du moins sous son aspect sexuel. Il y a dans le phénomène de l’écriture, une sorte de dialogue d’aveugle ou de sourd, où l’on exprime des vérités, des états de son être sans rien y voir. Comme si on voyait une blessure qui n’en est pas une. Est-ce cela l’inconscience : savoir sans savoir qu’on sait ? Je sais ce que j’ignore. Une telle faculté est un vrai paradoxe, à la limite de l’irrationnel. S’agit-il vraiment d’une science, la psychiatrie ? Ne sommes-nous pas là aux frontières de l’indicible, de ce non-dit dont je me plains et qui semble protéger la Vie des parcours sinueux et inattendus qu’elle explore.

Me trompè-je ?]

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107 Journal Patrick Novembre 1951

Le15 novembre – De Bordeaux à Agen

Ô mon si tendre ami, si tendre est notre émoi,
Qu’alternativement je suis toi, tu es moi ;
L’adorable pendule en frissonnant oscille
Mais toujours pur et droit, jamais il ne vacille.

Le16 novembre – Vers Razier-sur-Cher
Attacher par le corps, retenir par l’esprit, tel est le rôle du jeune. C’est la plus facile, car l’aîné, s’il attache par l’esprit, par quoi retient-il ?

Le 28 novembre – Paris
À la notion des droits moraux et politiques de l’individu, une nouvelle notion s’impose à moi toujours davantage : celle des droits économiques, « car pour vivre libre, il faut avoir de quoi vivre ! » (J. Duboix)

Charleville.-
On ne « donne pas une formation », on éveille sa formation.

Le 29 novembre – Charleville vers Metz
On parle « nouvelle civilisation ». Notre temps verrait se mourir celle que le monde vit depuis le 15ème siècle, la civilisation gréco-chrétienne.
Je ne le crois pas.
Pour qu’une civilisation meure et qu’une autre naisse, il faut un bouleversement tel que le Monde retombe dans le chaos. Il est possible que la bombe atomique, non la science atomique, l’y pousse. Mais ce n’est qu’une éventualité. Non. Ce qui se meure, c’est une certaine forme de civilisation. Certaines valeurs de l’ancienne ne sont plus reconnues comme telles ; d’autres, au contraire, apparaissent, dédaignées ou inconnues jusqu’ici.
Meurent le mythe chrétien, le droit latin, entre autres.
Renaissent l’amour de la nature, l’humanisme païen.
Albert Camus, dans L’Homme Révolté, a donc raison de parler d’une RENAISSANCE de civilisation, et non d’une naissance. La Renaissance du 15/16ème siècle fut insuffisante, car la Science encore en sommeil, n’avait pu servir contre le mythe chrétien ; on le garda donc. Mais cette monstrueuse alliance de l’homme et du Dieu ne pouvait résister aux coups que la science lui porta pendant près de cinq siècles, toujours plus durement. C’est cette alliance qui meurt. Le Dieu considéré comme FIN, disparaît ; même comme moyen, l’homme d’aujourd’hui tend à le rejeter.
C’est avec la Nature que cet homme purifié signe une nouvelle alliance, la même, peut-être, que celle qu’il connût dans les premiers siècles de la Grèce, Dieu n’étant plus le moyen, mais le Science.

Le 30 novembre – Nancy
Je lis dans une chronique d’André Siegfried, réactionnaire bon poil, sur la Banque de France et les « élites » (Figaro Littéraire du 1/12/51) : « À vrai dire dans ce siècle nouveau, il s’agit toujours comme auparavant, d’une élite, disons même d’une aristocratie. C’est l’éternelle désillusion des révolutions (il s’agit des réforme de 1936) qu’elles n’installent pas, ne peuvent pas installer le Peuple dans les hautes fonctions de la direction technique. »
Mais si, elles le peuvent. Donnez au peuple une éducation égale à la vôtre, à celle des soi-disant « élites » et soyez sûrs que la fonction technique, moins égoïstement dirigée, sera plus humaine. Le Peuple seul est la vraie élite. La vôtre est faussée parce qu’elle n’œuvre pas pour le bien de tous. Vous le savez du reste : en vous faisant entrer à Sciences Po ou aux HEC, votre caste n’a en vue que son intérêt, à elle, et non celui de tous.

[ Commentaire de 2005 : Le concept de Nature pour mon père est en soi une sorte de mythe, car jamais il n’a cherché à le définir de façon précise. Il s’agit d’un mot magique ; il raisonne comme un religieux : pureté, sainteté. Il qualifie de nature ce qui se pratiquait chez les grecs anciens et qui a été récusé par les chrétiens, notamment l’homosexualité. Je sais que, si j’avais connu à 22 ans en quoi l’inceste intervenait dans la croissance équilibrée du psychisme d’un homme, j’aurais arrêté avec mon père notre relation. Mais jamais je n’ai eu cette information. Les livres traitant de cela dans une optique médicale, biologique, psychique n’ont commencé à paraître qu’après mon mariage (notamment Dolto). Donc mon père n’a fait reposé sa théorie que sur son aspect moral, controversé dans la mesure où il lui est paru résulter de choix purement religieux ou en relation avec une conception erronée des comportement sexuels. Il est regrettable que les avancées introduites par les livres de Gide, n’ait pas été accompagnées d’explications plus scientifiques, surtout quant à l’inceste et à la pédophilie, dont Gide n’a pas abordé la question. Lui-même, d’une certaine façon a peut-être commis des actes sexuels sur des enfants de 14 ans en Algérie… C’est la seule excuse que je vois dans ce qu’a dit mon père.

Et moi, je porte un jugement, aujourd’hui, en ayant connaissance d’éléments dont nous ne dispositions pas dans les années 1950 et suivantes. Mes commentaires sont évidemment orientés par suite de ces nouveaux acquits mieux diffusés.

Mon père a mélangé sa haine des riches (dont il fut membre par la naissance, mais exclus par sa lâcheté), celle de la religion avec les interdits sexuels. Quand il évoque la nature à ce sujet, il veut dire qu’il y eut des interdictions qui n’avaient pas de raison d’être quand on les envisage sous l’angle médical. Toutefois, il aurait fallu aussi qu’il tienne compte des mentalité existantes, notamment qu’il soit plus exigeant sur le fait que même s’il a raison, la très grande majorité ne comprend ni ne conçoit les choses comme lui, et que moi, en présence de ces gens, je souffrais de cette méconnaissance et de réactions hostiles, même injustifiées, dans mon comportement, de sorte que je me renfermais, car je vivais mal le sentiment de me sentir exclus. Mon père n’a jamais su tenir compte de cela, ni moi n’ai su le lui l’expliciter clairement…

Mon père était aveuglé, et aussi, c’est vrai, malade, pervers, égoïste, un peu déséquilibré et pas assez apte à interpréter d’une façon humaine (lui qui aimait tellement l’homme !) : car il était trop excessif par haine de ce qu’il estime avoir subi dans son adolescence. ]

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106 Lettre 27/10 & Journal Patrick

Marseille, le 27 octobre 1951

Daoud,

Ta lettre reçue ici m’a causé une immense joie, mon Daoud, joie toute intérieure, dont je me rends compte parfaitement ce soir.
Tout ce jour, je me suis traîné, morne, sans raison, apparente d’abord. Je sais que le dernier livre de Gide en fut la raison secrète. Et je me réfugie en toi, mon seul véritable ami. Ami, ah ! Je sais que tu l’es à son point de perfection !
Tout ce soir, comme hier, j’ai rodé dans ce parc de fête de Marseille. Beaucoup de garçons me regardaient avec insistance, mais en aucun je ne décelais l’ami possible. Un OJ n’aurait pas été si difficile ; peut-être suis-je trop délicat ?
Oui, j’ai pensé à toi quand je suis repassé à Razier-sur-Cher, si vite, ce soir-là – à toi que j’aurais voulu à mes côtés.
Mais d’autres voyages nous attendent, d’autres départs dans l’émerveillement d’être ensemble.
J’ai pensé aussi à maman, que je sais si peu heureuse dans sa retraite forcée, alors que je vous voudrais tant sans soucis l’un et l’autre.
Ne crois pas que ta tendresse pour moi empiète sur une autre. Ce que je te donne, comme ce que j’ai donné à Marcel, je ne l’enlève à personne : je ne peux réserver qu’à certains l’amour dont mon cœur est plein et à ceux-là SEULEMENT.

Pourquoi avoir honte à me désirer ? Qui lèses-tu ? Sois apaisé ; bientôt tu connaîtras d’autres horizons, d’autres amis, d’autres élans et notre meilleure amitié ne t’apparaîtra plus, COMME IL SE DOIT, que comme le fruit d’une adolescence non déçue et sans vide. Oh ! Notre amitié subsistera, plus scellée que jamais entre nous, mais elle sera d’une autre essence.
Ce n’est pas la première fois que tu ne sais comment me nommer. Mais justement ne sui-je pas l’Ami ? Que peut faire le prénom que le hasard nous a donné ? Tu t’appelles Roland ; tu pourrais aussi bien t’appeler Jean ou Jacques ! C’est sans importance. Marcel m’appelait Rey ; tu peux aussi bien dire Mey ou n’importe quoi d’autre.
Oui, je n’ai pas répondu comme tu le désirais à tes amoureuses attentions pour moi. Comment le pouvais-je à l’heure d’un départ ? Elles m’ont été bien douces pourtant. Tu sus compenser, et avec quelle ferveur, la carence de maman. Mon départ en fut tout auréolé ; mais combien je te préférerais ainsi lors des retours…
Oh ! Mon Roland, quelle joie c’est pour moi de laisser ma pensée hésitante, si troublée parfois, chancelante, de la laisser s’envoler pour aller se réfugier près de toi ; il me semble qu’elle revient regaillardie
[sic], épurée, prête à de nouvelles luttes.
Mais toi, ne laisse pas glisser tes pensées vers une mélancolie sans raison. Vis pleinement : le souci moral, qui trouve sa source dans le sentiment, est une connerie. JE NE NIE PAS le sentiment, j’en sais la valeur au contraire et sa nécessité pour vous différencier de la brute, mais je le repousse et le combats dans toutes ses manifestations nocives. Si l’homme est plus fort que la femme, ce n’est pas grâce à ses muscles, mais à la puissance qu’il met à freiner des sentiments INDIGNES de lui.
Tout ce jour je m’en suis voulu de l’état malade dont je me suis laissé envahir ? J’ai lutté, raisonné, vaincu enfin et c’est parce que je suis un faible qu’il m’a fallu tant d’heures pour triompher.
Sois un garçon, et non une fillette, un homme et non un romantique.
J’ai hâte de savoir comment s’est passé ton premier contact avec les juniors du basket.
[Je tentais, en ces jours d’incertitude, à nouer des liens avec ceux de mon âge en m’étant inscrit à une équipe de basket qui s’entraînait à Remonchard]. Revois bien tes cours, car l’oral aura lieu à partir du 5 novembre. Je veux être fier de toi, peut-être pour que tu le sois un peu de moi… Amuse-toi et travaille.
Ô mon Daoud, je t’embrasse.

Ton ami, Rey

Journal de Papa

Le 25 octobre – Avignon
Il a fallu insister auprès de la patronne de ce restaurant pour qu’elle ne tourne pas le bouton de la radio après les premières notes de la sonate Au clair de lune.
Je regarde les autres convives, tous messieurs âgés. Je les regarde : pas un ne semble frémir aux accents de cette musique si purement humaine dans sa passion. Sans doute leurs oreilles se satisferaient-elle davantage avec un jazz quelconque. Eh, bien ceci est un signe de notre temps, un signe funeste, car il présage une dégradation du goût. J’en tiens pour responsable le cinéma et la radio par la facilité qu’ils donnent de se complaire en des sentiments faciles, donc dénués d’art. J’en tiens pour responsable, bien plus encore, l’absence de tout goût artistique dans l’éducation telle que se fait dans les familles aussi bien que dans les collèges. Le génie meurt bien plus s’il passe inaperçu que lorsque son enveloppe charnelle rentre en pourriture.

Le 26 octobre – Marseille
« La conclusion d’une histoire du passé c’est l’événement connu. Mais la conclusion d’une histoire du présent, c’est une certaine volonté d’action. » (R. Aron)

J’arrive à Marseille tôt ce matin. M’accueille un soleil radieux qui dore la peau des garçons et met de l’éclat dans leurs yeux. Quel contraste cette lumière avec les brouillards glacés que, depuis 8 jours, je rencontrais an nord de la Provence ! Elle m’a rempli de courage pour travailler tout le jour ; mais, le soir, j’ai rodé misérablement à la recherche de l’impossible aventure.

Le 29 octobre – Nîmes
Je viens de relire ce que j’écrivais dans ce carnet [ n° 077 ] à la date du 2 mai à Arnouville concernant le femme de mon Oncle Charles. Je reconnais avec regret que je m’étais trompé. Tante Mado n’est pas bonne, sinon d’une bonté officielle, obligée par sa religion ou pour complaire à son mari. Son élévation d’esprit n’est pas « admirable », j’avais pensé cela dans la joie de me retrouver chez mon oncle. Elle n’a pas plus d’élévation d’esprit que de cœur. De ce manque, elle a donné la preuve surabondamment pendant ces deux mois que nous avons passés à Moissac. Haine à peine déguisée à mon égard, hypocrisie vis-à-vis de Roland, méchanceté vis-à-vis de Suzanne. Ce qu’elle sait faire admirablement, c’est de cacher ses sentiments quand son intérêt est en jeu. Il est vrai qu’il y a tant à cacher dans cette famille !

Le 31 octobre – Vierzon
Je lis dans une chronique sur les rêves : « Les questions sexuelles et mêmes les actes défendus tiennent une grande place dans les rêves de chacun de nous. Tout être humain éprouve des passions et des désirs qui doivent être contenus. Écartés volontairement de l’esprit pendant la veille, ils reparaissent subrepticement dans le sommeil. Platon disait : « l’homme vertueux se contente de rêver ce que l’homme pervers fait en réalité ».
Je ne crois pas ceci exact quant aux passions et aux désirs.
Encore une fois, il faut faire – nous, on ne le fait jamais – une différenciation entre les passions et les désirs inhérents à notre nature, passions saines, désirs normaux, - je parle bien entendu d’êtres et de corps équilibrés. Chez ces derniers, en rencontre-t-on qui aient pensé le jour à voler ou à assassiner quelqu’un ? Je ne le crois pas. Mais tous et souvent ont pensé qu’ils étreignaient quelque fille nue, ou quelque garçon désiré ; l’homme marié, ou le refoulé sexuel, chasseront ces pensées par obéissance aux mœurs ; elle reviendront dans leurs rêves, victorieuses cette fois. J’y vois la preuve certaine que la nature se venge pendant la nuit de sa défaite du jour. Mais sa vengeance est aussi une protestation contre la violence qui lui fut faite, violence dont, ni l’esprit ni le corps en peuvent retirer rien de bon.
Le rêve sensuel n’est en rien comparable avec le rêve si fréquent dans lequel on se sent tomber, par exemple. Le premier se termine par un acte RÉEL, dont le plus souvent on retrouve la trace, une fois réveillé ; le second ne s’est jamais terminé par une fracture du crâne ou les deux jambes cassées, à moins que le lit ne se trouve à une dizaine de mètres en l’air !
Un autre rêve au moyen duquel la nature proteste comme elle peut, c’est celui dans lequel on se voit nu dans un endroit public ; le chroniqueur m’apprend « qu’on l’explique par le désir à peu près universel de se libérer des conventions sociales. »
Il faudra bien un jour qu’on arrive à apprendre dès la puberté aux enfants qu’il existe des passions et des désirs qu’il est bon, nécessaire même, de satisfaire, et d’autres contre lesquels il leur faut lutter avec courage, et dont ils doivent se débarrasser. Je suis convaincu qu’en satisfaisant les uns, on sera d’autant plus fort pour vaincre les autres.
L’amour est une passion naturelle ; la beauté est la source du désir normal ; mais la perversité sexuelle est une passion mauvaise, le désir qu’elle provoque qu’un vice. Sachons le comprendre.

[ Commentaire de 2005 : Cette lettre ainsi que certains passages du Journal de mon père sont révélateurs de ses angoisses, de ses doutes, de son découragement. Il se trouve dans des mois difficiles à tous points de vue, sans doute parce qu’il constate où il est tombé, lui qui fut élevé dans un milieu bourgeois et qui, d’année en année, petit à petit, a descendu la pente pour se retrouver dans des conditions de vie auxquelles il n’avait pas été habitué. Le fait de voyager, de coucher à l’hôtel d’être au restaurant, lui a permis de retarder cette prise de conscience de sa déchéance. Mais, bientôt, il va se retrouver sans travail pour n’avoir point su faire face assez vite ni analyser les causes de cette chute et y remédier. Toutefois, on remarquera que son écriture sur son carnet, deux pages durant, est régulière, reposée, pas du tout bouleversée comme elle le sera plus tard soit dans ses lettres, soit dons son journal, par moment.

« Ta lettre reçue ici m’a causé une immense joie, mon Daoud, joie toute intérieure, dont je me rends compte parfaitement ce soir. » S’interroge-t-il, à la lecture d’une lettre aussi passionnée, qu’elle ne s’adresse pas forcément à lui-même ? N’y aurait-il pas de sa part une usurpation de situation, comme un vol de sentiment, mais oui comme un viol d’intentions ? Mais était-il en état de décrypter ces subtilités ? « Ami, ah ! Je sais que tu l’es à son point de perfection ! » Quel élan, quel aveu ! Il n’ya pas si longtemps, il m’écrivait bien plus paternellement…

« Je sais que le dernier livre de Gide en fut la raison secrète. » Son mal être, cette petite dépression que mon père ressentait à Marseille, tenait donc à cette lecture. Mais de quel livre de Gide s’agissait-il ? [n° 091C_JM] Il faudra que je le recherche à partir de la bibliothèque, car il ne l’a pas précisé. Je suppose qu’il s’agirait d’un passage de ce livre relatif à la situation conjugale de Gide avec sa femme… Ou bien, peut-être de propos sur l’inceste ? Comme il n’en a jamais fait état, il faudrait que je recherche…

« Et je me réfugie en toi, mon seul véritable ami. » Il est vrai que dans la situation de plus en plus alarmante où il se trouvait, il pouvait se sentir mal. Je suppose que son ami Jean Boissel, en fait son patron qui le faisait tourner à travers la France pour vendre ses agrafes de Métalagraf, a dû calculer qu’un représentant lui revenait trop cher, qu’il pourrait supprimer son poste et le remplacer pour les clients les plus importants pour obtenir un meilleur profit. Donc mon père allait se retrouver sans travail. L’amitié, en affaires, ne dure qu’un temps… Les chiffres sont infaillibles… Reste à déterminer si c’est un chômage vraisemblable qui déprime mon père ou un propos de Gide qui contrevient à sa théorie et le gêne quelque part. Les deux à la fois, probablement.

« Beaucoup de garçons me regardaient avec insistance, mais en aucun je ne décelais l’ami possible. Un OC n’aurait pas été si difficile ; peut-être suis-je trop délicat ? » En fait, et la correspondance le confirmera, les « aventures » qu’eut mon père se terminèrent toujours sans lendemain, voire, lorsqu’elle aboutissaient à une étreinte dans une chambre d’hôtel, elles se terminèrent avec plus ou moins des crises de larmes. Les deux seules longues accointances amoureuses de mon père furent Yves et moi, et toujours au sein au sein de la famille. Était-il réellement homosexuel ? Il est vrai qu’il ne fit jamais état de l’attrait qu’aurait pu exercer sur lui une femme… Mais est-ce suffisant pour déterminer sa tendance sexuelle ? Je crois que mon père avait un problème, sinon de timidité ou de délicatesse, comme il le suppose, mais plutôt, et c’est plus grave, une impossibilité à se fixer, à s’investir, à chercher. Il fallait que cela lui tombe presque tout cuit dans le bec ou à l’abri d’une institution (la famille, un ami ?) où il se sentait, non seulement à l’abri, mais à l’aise. Manque de maturité. Je me le demande sérieusement.

« J’ai pensé aussi à maman, que je sais si peu heureuse dans sa retraite forcée, alors que je vous voudrais tant sans soucis l’un et l’autre. » Mon père devait se poser bien des questions sur lui, sa famille, notre liaison, son travail. Il se sentait aux abois, se rendant compte qu’il n’avait pas su gérer correctement son petit monde, trop centré sur lui-même et ses plaisirs, peu conscient des nécessités de l’existence d’une famille, non point qu’il manquât d’intelligence, mais essentiellement de volonté, de détermination, et surtout de savoir calculer, c'est-à-dire prévoir. Il le pouvait, mais il ne le voulait pas. Il a vécu au jour le jour sous l’impulsion de ses seuls caprices : il en recueille le fruit… Immaturité ! Inconséquence ! Un refus de devenir un homme ?

« Ce que je te donne, comme ce que j’ai donné à Marcel, je ne l’enlève à personne : je ne peux réserver qu’à certains l’amour dont mon cœur est plein et à ceux-là SEULEMENT. » Et maman, dont il vient de parler ? En fait, tout se passe comme si maman n’était pas son épouse à laquelle il doit tout son amour, mais je pense qu’il la considère comme très chère et davantage comme une mère que comme une femme. Il lui est resté fidèle dans la mesure où il l’a toujours conservée à ses côtés, mais pas dans son lit. Là aussi immaturité évidente. Son mariage fut plus un refuge contre la solitude et l’adversité (le décès de son père, le départ d’Enghien) qu’un mariage réellement d’amour. Il a aimé ma mère comme une mère de substitution mais pas comme une épouse. Là il peut dire encore : Je suis passé à côté… Quant à son amour pour Marcel, je considère qu’il était plus simple, plus sain, que celui qu’il ressentait à mon égard. Même si Marcel était son cousin germain, il y avait là un inceste moins dommageable pour le garçon, car mon père tenait davantage le rôle d’un copain plus âgé, que celui d’une personne ayant autorité, comme dans notre relation père-fils.

« Pourquoi avoir honte à me désirer ? Qui lèses-tu ? Sois apaisé ; bientôt tu connaîtras d’autres horizons, d’autres amis, d’autres élans et notre meilleure amitié ne t’apparaîtra plus, COMME IL SE DOIT, que comme le fruit d’une adolescence non déçue et sans vide. Oh ! Notre amitié subsistera, plus scellée que jamais entre nous, mais elle sera d’une autre essence. [Papa a coché de 2 accolades ce paragraphe et a noté dans la marge : « Comme je m’abusais ! ».] » Je « lèse » moi-même. Même si je romps, j’aurais été blessé. Mais cette rupture n’eut pas lieu. On verra pourquoi, ou on tentera de comprendre ce qui a pu se passer pour que cette liaison dure plus de 16 ans… mais il est vrai qu’à cette époque nous ne fûmes jamais si prêts (plus mon père que moi d’ailleurs) à en terminer avec cet inceste. Il était si déprimé, qu’il n’avait même plus le courage (!) ni la volonté de lutter comme il le fit ensuite, dès qu’il eut, grâce à moi, retrouvé une situation solide et qu’il fut inclus au sein d’une structure où il n’eut plus qu’à travailler sans avoir à se gérer personnellement sur le plan de sa rémunération.

Oui, de toute façon, mon adolescence, contrairement à ce qu’il écrit et à ce qu’il croit, aura été « déçue » et « vide ». Déçue car confisquée, vide car je ne fus pas maître de la mener moi-même. C’est surtout le fait d’avoir été tout le long de cette adolescence dirigé par mon père sans que je dispose (autrement qu’en intentions « pures » de sa part) de la capacité de me gérer moi-même qui a inhibé en moi toute volonté d’autonomie : ce fut toujours soumission et attente de ses décisions. Je n’avais, en fait, rien à attendre et peu à recevoir. Je crus le contraire ! Cette incapacité à me lancer dans la vie, subsista même après mon mariage : je n’eus pas le courage, la volonté, le goût, l’appétence de prendre des risques dans le monde des affaires. J’ai toujours choisi le chemin le plus sûr, le moins aventureux, marié ou non, alors que je disposais, peut-être, de capacités plus solides.

Mon père, en 1962, à la relecture, de commenter qu’il s’abusait ! Mais tout dépendait de lui. Il s’est abusé pour ne pas avoir eu la volonté de me libérer, quoiqu’il en eût l’intention. Il comprenait, sans doute pas nettement, ce qu’il y avait à comprendre, mais il sentait qu’il fallait me laisser mener ma vie. Il n’en fit rien. Il resta collé à mes basques comme un enfant perdu, m’exploitant, m’empêchant de prendre mon envol. Je ne fais que me répéter dans mes commentaires, c’est plus fort que moi ! Moi aussi Je suis passé à côté… de cette période favorable. Pourquoi ? Nous le verrons dans une des prochaines lettres, je ne le commente pas ici maintenant : voir le commentaire de le n° 094 du 22 novembre 1952, c'est-à-dire plus d’un an après ce commentaire-ci. Quel silence épistolaire depuis ! Mais quelle évolution aussi !

« Tu sus compenser, et avec quelle ferveur, la carence de maman. Mon départ en fut tout auréolé ; mais combien je te préférerais ainsi lors des retours… » Mon père avait besoin qu’on le cajole, qu’on l’aime, comme je l’ai déjà dit. Maman, déçue de se retrouver dans une campagne éloignée, souffrant malgré tout de ce qui se passait entre nous deux, était malheureuse. Cela aussi contribuait à désoler mon père : voilà où il nous avait conduits ! Et il s’en désolait plus pour elle que pour moi… Et ce n’était pas fini ! « Quelle joie c’est pour moi de laisser ma pensée hésitante, si troublée parfois, chancelante, de la laisser s’envoler pour aller se réfugier près de toi ; il me semble qu’elle revient regaillardie [sic], épurée, prête à de nouvelles luttes. » Ces « nouvelles luttes. », mon père, sont d’abord des luttes en toi-même, en ta capacité à t’investir, à dominer tes désirs immédiats, tes impulsions, pour t’affirmer avec VOLONTÉ : « J’ai lutté, raisonné, vaincu enfin et c’est parce que je suis un faible qu’il m’a fallu tant d’heures pour triompher. » Pour triompher de quoi, en quoi, pour quoi ? Il s’illusionne : de recevoir une lettre amoureuse de moi, et aussitôt, il se sent mieux et compris, soutenu… En me donnant des conseils de rejeter ma mélancolie et de ne pas me laisser influencer par une opinion rétrograde, il éprouve du réconfort, il se croit à nouveau solide, volontaire, gagneur : il résiste ! Et il est toujours aussi faible. Il me dit : « Sois un garçon, et non une fillette, un homme et non un romantique », convaincu de son raisonnement plutôt débile. Et pour s’encourager un peu, il termine sa lettre par cette phrase : « Je veux être fier de toi, peut-être pour que tu le sois un peu de moi… » Il en est à ce point où ma fierté est la sienne ! Il n’a plus que moi pour se raccrocher à l’estime de lui-même. Combien a-t-il dû, alors, se considérer comme un nul, quasiment !

Peut-être ai-je été si amoureux quand j’ai senti sa détresse, et, plus que de l’amour, ce fut sans doute de la tendresse surtout qui m’inspira l’ardeur que j’ai décrite dans ma lettre n° 105. J’étais si content de me retrouver chez nous, enfin !

Mais, lors des retours de mon père, en temps normal, je n’étais pas toujours si accueillant auprès de lui : comme si, durant son absence, je revenais à des sentiments mitigés, comme si je regrettais quelque chose ? Notre relation ? Sans doute, mais de façon inconsciente, attestée par cette honte qui me hantait inexorablement. Mon père attendait mes effusions ; moi pas les siennes, ou si peu… Comme si son retour m’enlevait de la liberté en m’apportant des jouissances… Comme si je touchais au fruit défendu et m’en défendais…Il y avait quelque chose qui m’échappait et que je ne parvenais pas à voir. Qu’est-ce qui clochait entre nous ?

« Mais toi, ne laisse pas glisser tes pensées vers une mélancolie sans raison. Vis pleinement : le souci moral, qui trouve sa source dans le sentiment, est une connerie. JE NE NIE PAS le sentiment, j’en sais la valeur au contraire et sa nécessité pour vous différencier de la brute, mais je le repousse et le combats dans toutes ses manifestations nocives. Si l’homme est plus fort que la femme, ce n’est pas grâce à ses muscles, mais à la puissance qu’il met à freiner des sentiments INDIGNES de lui. » Phrase capitale à cette époque, alors qu’il était si bouleversé. Mon père tenait toujours dur comme fer à ce que notre relation ne soit pas reconnue comme « indigne ». Il devinait bien à quoi je faisais indirectement allusion par ma « mélancolie » qu’il considérait « sans raison » valable. Son «Vis pleinement » signifiait : ne tiens pas compte de l’opinion générale, suis ton penchant, etc. Mais je n’y parvenais pas et il ne cherchait pas pourquoi, en dépit de ma volonté, je demeurais toujours aussi sensible à cette opinion. Il refusait de s’interroger sur ce pourquoi. Bien sûr : c’était non : c’« est une connerie » ! Plutôt que de réfléchir sur mon rejet, il discoure sur le sentiment de façon un peu incompréhensible : un verbiage qui tient plus d’un écran de fumée que d’un raisonnement solide. Que vient faire la comparaison homme-femme ici ?

Son Journal du 31 octobre, écrit à Vierzon pendant l’attente d’une correspondance pour Razier-sur-Cher, aborde le sujet de fond qui nous concerne, sujet, qui, toutefois, ne parle pas de l’inceste en tant que tel, mais évoque les rêves que nous faisons en matière de sexualité et de désirs. Il faut le relire avec attention et y déceler les incohérences d’interprétation de mon père. Ses incohérences démontrent combien il était perdu dans une façon de percevoir sexe et désir par rapport aux interdits dans un raisonnement où la notion de nature, qu’il ne définit pas, s’entrechoque avec la nécessité de ne pas vivre en pervers. Il ne reprend pas ici sa théorie sur des mœurs injustes, imaginées par des religions étroites ou par une classe sociale dominante. Mais il analyse de manière erronée et inadéquate les rêves d’une chute qui ne se conclut pas par une chute réelle et les rêves érotiques qui se terminent parfois par une pollution involontaire d’un drap de lit… Pourquoi sont-ils différents selon mon père ? Parce que, dans le premier cas, on ne tombe pas du lit, sauf si le lit est suspendu à une dizaine de mètres de hauteur. Mais alors, si on était amené à se casser une jambe en cas de lit suspendu, quelle différence avec le second cas (rêves érotiques avec éjaculation involontaire) ? Dans tout ces cas il y a bien une conséquence RÉELLE, jamais possible pour la chute puisque les lits ne sont pas suspendus. Mon père n’est pas capable de réfléchir plus loin que ce que le texte décrit. Il s’abuse lui-même en choisissant un exemple inadapté.

Platon disait, rapporte mon père : « l'homme vertueux se contente de rêver ce que l'homme pervers fait en réalité. » Ici, mon père ne fait aucun rapprochement avec l’inceste. Mais pourquoi, alors, ce qualificatif de pervers ? À quoi pourrait-il se rapporter en dehors de l’inceste ? À l’homosexualité ? Cela ne me paraît pas vraisemblable, surtout dans le cas de Platon qui vivait à une époque où l’homosexualité n’était pas reconnue comme perverse. Dans l’article dont il fait état, comme je l’ai dit, un rêve d’un inceste désiré n’est pas évoqué. Mais s’il l’avait été, le raisonnement général aurait été toujours valable. Ainsi que l’écrit fort justement mon père : « Il faudra bien un jour qu'on arrive à apprendre dès la puberté aux enfants qu'il existe des passions et des désirs qu'il est bon, nécessaire même, de satisfaire, et d'autres contre lesquels il leur faut lutter avec courage, et dont ils doivent se débarrasser. » Quel dommage qu’il ne soit pas dit quels sont les « autres » passions et désirs à proscrire ! Et mon père termine : « L'amour est une passion naturelle ; la beauté est la source du désir normal ; mais la perversité sexuelle est une passion mauvaise, le désir qu'elle provoque qu'un vice. Sachons le comprendre. » Là aussi aucune indication sur ce que recouvre cette « perversité sexuelle ». L’inceste en est bien une, non ? Mais motus. Comme le non dit est pratique ! On approuve des règles, mais sans préciser à quels actes elles se rapportent …Ce qui est évident, par contre, c’est qu’il évoque clairement la perversité, en la nommant même. Ce n’est pas fortuit. C’est bien la première fois qu’il en parle dans une lettre en termes aussi nets, tout en évitant le mot « inceste ». Mais il tourne autour comme d’une proie nauséabonde, désireux de la consommer quand même, tant il est affamé.

Je conclus simplement que mon père reconnaît la nuisance de la perversité. Reste à ce qu’il admette que l’inceste est une perversité… Et ça c’est une autre affaire ! Qui sait, peut-être est-ce pour s’amender qu’il a confié dans son Journal le 26 octobre : « le soir, j’ai rodé misérablement à la recherche de l’impossible aventure. »

L’existence d’un homosexuel, quelle que soit l’époque, est fort difficile à vivre. Sans une vocation quelconque, que peut-il construire de sa vie avec un ami ? Déjà quelques pays commencent à reconnaître le mariage homosexuel et l’adoption d’enfants pas des homosexuels, hommes ou femmes. Alors la société en général aura fait un grand pas vers une humanité plus consciente de la complexité des êtres vivants, particulièrement en ce qui concerne l’espèce humaine.

Tenons compte du fait que la perversité consiste aussi à ne pas l’admettre. Elle est donc à deux niveaux : les faits pervers, d’une part, et le refus de qualifier les faits comme pervers, d’autre part.

« Je veux être fier de toi, peut-être pour que tu le sois un peu de moi » Quel souhait d’homme perdu, lâche, malade : il commençait à somatiser ses angoisses, comme nous le verront bientôt. Pauvre père ! ]

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20060627

105 Lettre 23/10 & Journal Roland

Razier-sur-Cher, le 23 octobre 1951

Mon cher petit Rey,

J’étais amoureux en t’accompagnant à la gare, il y a 20 minutes. Je le suis encore. Indifférent à ton absence autrefois, je m’en attriste maintenant. Oh ! Ce n’est pas un chagrin très vif, plutôt un regret. Comment te dépeindre ce sentiment ? Je me sens le cœur plus lourd ; il me semble qu’il étouffe, pressé par de petites mains, percé par les doigts de l’Amour. Mon désir que tu avivas, se lamente discrètement ; il me reproche tout bas de ne l’avoir pas satisfait. De même que ton départ comprime mon cœur, de même ce lancinant désir m’accuse de l’opprimer, de l’enfouir au plus profond de moi-même.
Ma peine s’apparente aux andantes de Mozart : c’est un chagrin d’amour, chagrin charmant qui vous emplit l’âme de rêves voluptueux, de plaisirs étouffés, de pleurs naissants. Ma peine est celle de la fleur qui désire s’épanouir, du jeune cerf en quête de folles courses. C’est une peine heureuse, celle qui fait respirer.
Je m’attriste de ce que tu pensais plus à tes ennuis, à tes affaires, à ton départ qu’à la pression de ma main, au souhait de mes lèvres qui désiraient les tiennes. Il me semblait que tu refusais de m’aimer.
Dans quelques instants tu repasseras à Razier-sur-Cher [un autorail omnibus l’avait conduit à Tours où il avait pris un rapide pour Lyon qui repassait sans s’arrêter à Razier-sur-Cher] ; penseras-tu alors à moi ? J’aimerais tant te conter encore mon amour, te faire savoir, quand le rapide passera, qu’un cœur est là qui palpite pour toi. Mais tu rêveras alors à je ne sais quelles chimères. Comment te ferais-je savoir que je t’aime, que je te désire ?
Comprendras-tu que je puisse jouir de mon chagrin en ce moment ? Quel amant je serais ce soir !...
Je t’aime ; je t’aime. Je te le dis sans pudeur, je te le murmure dans le creux de l’oreille, là couché sur le divan déshabillé.
Mes lèvres désirent les tiennes. Quand voudras-tu répondre à leur appel pressant ? Ah ! Si nous étions libres tous les deux, si nous n’avions pas d’autres liens que ceux de notre amour, si nous n’étions pas ce que nous sommes ! Aurais-je honte de te désirer ? Rey, Rey, non, non. (Toujours revient cette inquiétude de ne savoir comment te nommer.)
Je me sentirais capable de ressusciter le 13 janvier. Cette date deviendrait synonyme de 23 octobre. Que ne sommes-nous à Paris ! Que ne sommes-nous rue d’Amsterdam ! Pourquoi es-tu parti ?
Je t’aime

Journal de Roland

Le 15 octobre – Razier-sur-Cher, lundi
Dans le contrepoint j’aime cette alternance des chants, des phrases mélodiques, qui s’entraident mutuellement avec vivacité ou lenteur. Le Clavecin bien tempéré vous enseigne cet équilibre d’inspiration classique indispensable (être trop volage, être trop passionné)
Les Romantiques ont le tort de peindre les passions comme déréglées. J.-J. Bach les limite et les concentre : il semble les étouffer, mais c’est pour leur donner plus de force. Pensée et âme s’allient chez lui et concourent à la joie ou à la tristesse, mais elles conservent toujours de la dignité, de l’humanité.

Le 17 octobre – Razier-sur-Cher, mercredi

Ce savant par son esprit a créé un homme. Après de longues études il est arrivé à ce résultat inespéré. Cet homme-neuf pense, aime, souffre. Rien ne le distingue des autres. Mais son créateur volontaire sait qu’il lui manque ce quelque chose qui fait que nous voulons évoluer, cette force quasi merveilleuse, inexplicable qui poussa toujours l’homme, qui le fait agir malgré lui-même. Cet homme-neuf est véritablement libre : son corps est artificiel, quoique semblable au nôtre. Il a été formé par l’esprit, et non par la conception. Son créateur souffre de cet état d’infériorité de son être, de son enfant.

Réponse à Sénèque.-

« Qu’on me rende manchot, cul de jatte, impotent,
« Qu’on ne me laisse aucune dent,
« Je me consolerai, c’est assez que de vivre. »

Tel fut le « souhait infâme » de Mécène, du moins c’est toi, Sénèque, qui l’écrit. « Que veulent dire ces vers si efféminés, cette crainte et ce port si extravagant ? Faut-il mendier si honteusement quelques jours de vie ? » Ainsi tu prétends que Mécène est un lâche, et toi, sage homme, tu l’accuses de fuir la mort par crainte, tu condamnes ce que tu crois être sa peur : mourir. Oh ! Je sais que tu n’aspires qu’à bien mourir, à tel point que ta dernière heure, tu l’attends toujours : si vive est cette attente qu’elle finit pas disparaître. En effet, ta dernière heure tu la vis au moment même où tu recherches la mort pour la bien affronter. Elle occupe tout ton être, et tu es mort avant que de mourir. Mais de Mécène, ou de toi, ô vénérable vieillard, quel est le plus hardi ? Qui l’emporte de celui qui désire intensément vivre alors qu’il est quasiment mort ou de celui qui se prépare à mourir quand il semble encore bien éloigné des Champs-Élysées ? Le souhait de Mécène, est-ce une crainte de la mort ou un amour de la vie ? Et amour de la vie est-ce crainte de la mort ? Ne penses-tu pas que Mécène accepte les pires souffrances plus par passion de la vie que par crainte de la mort ? Oh ! Je conçois parfaitement qu’il ait pu craindre la mort – car je ne la connais pas -, cependant permets-moi de ne pas partager ton opinion et de louer Mécène : je tiens la vie pour une chose si belle que je ne puis salir la pensée de qui l’admire, et je laisse aux désabusés le soin de la dénigrer. Ne prends pas pour toi, mon cher maître, ces derniers mots, toi qui écrivis : « C’est pourquoi, mon cher Lucile, hâtez-vous de vivre et faites état qu’autant de jours vous sont autant de vies. »

La musique éveille en nous des souvenirs endormis. Elle ressuscite de vieux sentiments : un ancien amour renaît, et nous nous étonnons d’aimer toujours un être qui a disparu, alors que d’autres amours nous ont occupé.
Celui que j’aimais, lorsque j’avais 16 ans – et lui 14 – le voilà qui réapparaît. Son image enchanteresse peuple mon âme, l’émancipe. Je pars au loin, dans de chers paysages, ceux où mon cœur battait d’amour, où je n’osais lui avouer mon désir. Premier amour de ma vie innocente, tu vis toujours en moi : tu es le plus vivace de tous ceux qui t’ont succédé.

Le 26 Octobre – Razier-sur-Cher, vendredi
Jeune adolescent, tu émerveilles ton âme de la contemplation de la nature. Ton étonnement grandit avec ton amour. Des frissons nouveaux t’attendrissent : des sentiments nouveaux te préoccupent. Et tu pars te réfugier au cœur de la forêt, loin des regards humains, tu vas aimer solitairement cette terre ivre de désirs : allongé sur l’herbe de la clairière de toi seule connue, tu t’abandonnes sans pudeur à la terre. Car elle te comprend mieux – du moins tu le crois – que tous les hommes ne te comprennent. Tu sens qu’elle t’accueille sans réticence, qu’elle t’accepte, toi, le fuyard. Ton imagination entre en branle : tu rêves. Tu rêves cent spectacles charmants ; tu composes maintes scènes bucoliques. Tu cherches dans le rêve ce que la réalité te refuse : l’amour. Timide adolescent, la compagnie des mystérieuses forêts, les promenades solitaires au clair de lune, t’ont détaché de l’humain. Prends garde !

[ Commentaire de 2005 : Le foyer reconstitué ou « ressuscité » comme dit mon père dans sa note en marge, voici que « je m’attriste de ce que tu pensais plus à tes ennuis, à tes affaires, à ton départ qu’à la pression de ma main, au souhait de mes lèvres qui désiraient les tiennes. Il me semblait que tu refusais de m’aimer. » Je suis donc amoureux de mon père et le lui écris sans laisser aucun doute sur mon sentiment. Pourquoi sus-je amoureux ainsi ? Je ne sais plus, je l’étais, voilà tout. Cela faisait plus de 4 ans que nous étions ensemble et je venais de clore mes 18 ans, alors, le jeune sang réclame ! N’est-ce pas normal ? Le plus curieux est que je le suis si intensément en vivant sous le même toit que maman. À Asnières, elle n’était pas là lorsque je retrouvais mon père… Mais à Razier-sur-Cher ! Ce fut ainsi. Que puis-je en dire ?

Par contre, il y a des éléments que je précise et qui freinent, s’il se peut, mes ardeurs :

  • ·je ne sais comment appeler mon père, conséquence de notre situation familiale, et cette difficulté atteste que l’inceste n’allait pas forcément de soi ; il y avait un hic. Je le constatais sans en tirer la conséquence.
  • ·je sens que mon père est plus froid que d’habitude, absent, indifférent à mes appels alors qu’il allait partir. Je n’avais aucune conscience de ses soucis, je vivais ma vie sans trop me préoccuper de ce qui se passait à côté. J’étais encore gamin en cela.
  • ·et puis notre situation familiale : « Ah ! Si nous étions libres tous les deux, si nous n’avions pas d’autres liens que ceux de notre amour, si nous n’étions pas ce que nous sommes ! Aurais-je honte de te désirer ? » Nous ne sommes pas libres de nous aimer en plein jour, comme tout homosexuel, mais en outre s’y ajoute cet amour de père et de fils… interdit… Et la conclusion : la honte que j’en ressens.
  • ·si nous étions à Paris, c'est-à-dire hors du foyer que, pourtant, j’étais content de retrouver. Autre contradiction qui me donne plein d’amertume.

Ainsi était préfiguré, à peine installés à Razier-sur-Cher, ce que serait notre vie de couple : heureux à l’extérieur, bridé à l’intérieur. J’étais pris dans un univers de contre indications qui ne furent jamais résolues, sinon par mon départ lors de mon mariage… C’est en cela que ma vie de représentant contribua à faire durer notre relation en dépit de plusieurs crises, contribua donc à retarder mon autonomie complète. J’en suis presque autant l’instigateur que mon père, à cette différence près que je ne fus jamais l’initiateur, mais que j’ai suivi en petit chien… Là je peux écrire : Je suis passé à côté…

Je peux l’écrire, hélas, car il y eut un moment à Razier-sur-Cher, si je m’étais tu, si j’avais su prendre de l’emprise sur moi, où la rupture se serait produite naturellement… Les notes ajoutée par mon père en septembre 1962 l’atteste : « Je m’étais forgé cette idée que la résurrection du foyer devait voir la fin de n/amour ! » Ma lettre actuelle ne lui permettait pas d’en prendre le chemin comme il le constate, dans sa deuxième note : « Et ce fut toujours ainsi chaque fois il refusa mes timides résolutions de rompre. » C’est exact, ses résolutions furent toujours très timides, on le constatera, pour cette fois-ci, par la lettre suivante qui est sa réponse à celle-ci…

Voici un dernier point qui ne me paraît pas très clair de la part de mon père, toujours dans sa deuxième note : « Il aime. Toute autre considération l’embarrasse. Il a raison » Ces autres considérations, sont celles énumérées ci-dessus. Mais le « Il a raison » me laisse perplexe : ai-je raison d’être embarrassé ou ai-je raison de ne point l’être ? Je n’ai pas de réponse, mais, j’aurais tendance à penser que mon père estimait que j’avais raison de ne point l’être…

Commentaire de 2006 : Passage un peu scabreux où je suggère mes ébats érotiques solitaires à même le sol, comme je les avais pratiqués lors des vacances de septembre 1950 sur la plage de la côte de Calais, dans les dunes ? Sans doute. Le plus étonnant est que je déclarais à la fois mon amour à mon père et que j’en rêvais d’autres dans ma solitude, en m’enfuyant au loin, plutôt que de fréquenter des lieux où j’aurais eu l’occasion de rencontrer de jeunes de mon âge, quel que fût leur sexe… Je vois là une conséquence directe de ma dépendance qui m’empêchait de suivre le chemin naturel des quêtes amoureuses des adolescents. Cela, évidemment, paraîtra dément ou complètement artificiel. Mais ce fut ainsi.

Il faut considérer aussi que notre situation matérielle, l’incertitude de mon avenir, pas d’argent, cloué à Razier comme un mollusque, dans l’attente de cours par correspondance pour commencer à préparer la deuxième partie du bac, tout cela ne m’incitait pas à m’investir dans des aventures qui me paraissaient impossibles de mener à bien dans ces conditions. Alors, faute de mieux, me serais-je contenté de ce que j’avais sous la main, comme mon père se contentait de ma soumission ? Il se peut que, même avec mon père, je rêvais ce que je faisais avec lui… Comment départager le réel du senti et de l’imaginé ? Comment dénouer les ressorts de nos désirs et des satisfactions qu’on leur trouve tout en en poursuivant d’autres ?

« Et ce fut toujours ainsi chaque fois il refusa mes timides résolutions de rompre. » Je complète mon commentaire précédent sur cette constatation de mon père. Il y avait entre nous une ambiguïté fondamentale : mon père pensait que c'était à moi de prendre l'initiative de le quitter, dès lors que je ne serais plus satisfait de notre relation, tandis que, pour ma part, je considérais que c'était à lui de prendre l'initiative de la rupture, du fait qu'il m'avait initié avant l'âge et qu'il était mon père. Mais je n'ai pas compris que, puisque la fonction de fils dominait chez moi sur celle d'amant - sans m'en rendre compte ainsi, évidemment - je trouvais tout naturel que l'intiative lui appartînt. Comme mon père a toujours refusé de prendre en compte l'inceste entre nous, en dépit de l'évidence de la chose, il attendait normalement que je décide et non lui.

Voici les deux preuves tangibles de l'inceste et de ses conséquences que je décèle à ce stade :

  • Cette ambiguïté de fond a fait que je ne l'aimais pas comme un amant, mais comme un enfant qui exprime sa tendresse en se laissant aller à des jeux sexuels.
  • Les rêves d'amours différentes que j'entretenais toujours, même entre ses bras, non point tant sur le choix du sexe du partenaire, mais sur la qualité non familiale et non hiéarchique de ce partenaire, démontrent la dualité de sentiments qui me bloquait.

Nous découvrirons sans doute, à travers cette longue correspondance, d'autres éléments nuisibles de l'inceste .]

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