20060628

107 Journal Patrick Novembre 1951

Le15 novembre – De Bordeaux à Agen

Ô mon si tendre ami, si tendre est notre émoi,
Qu’alternativement je suis toi, tu es moi ;
L’adorable pendule en frissonnant oscille
Mais toujours pur et droit, jamais il ne vacille.

Le16 novembre – Vers Razier-sur-Cher
Attacher par le corps, retenir par l’esprit, tel est le rôle du jeune. C’est la plus facile, car l’aîné, s’il attache par l’esprit, par quoi retient-il ?

Le 28 novembre – Paris
À la notion des droits moraux et politiques de l’individu, une nouvelle notion s’impose à moi toujours davantage : celle des droits économiques, « car pour vivre libre, il faut avoir de quoi vivre ! » (J. Duboix)

Charleville.-
On ne « donne pas une formation », on éveille sa formation.

Le 29 novembre – Charleville vers Metz
On parle « nouvelle civilisation ». Notre temps verrait se mourir celle que le monde vit depuis le 15ème siècle, la civilisation gréco-chrétienne.
Je ne le crois pas.
Pour qu’une civilisation meure et qu’une autre naisse, il faut un bouleversement tel que le Monde retombe dans le chaos. Il est possible que la bombe atomique, non la science atomique, l’y pousse. Mais ce n’est qu’une éventualité. Non. Ce qui se meure, c’est une certaine forme de civilisation. Certaines valeurs de l’ancienne ne sont plus reconnues comme telles ; d’autres, au contraire, apparaissent, dédaignées ou inconnues jusqu’ici.
Meurent le mythe chrétien, le droit latin, entre autres.
Renaissent l’amour de la nature, l’humanisme païen.
Albert Camus, dans L’Homme Révolté, a donc raison de parler d’une RENAISSANCE de civilisation, et non d’une naissance. La Renaissance du 15/16ème siècle fut insuffisante, car la Science encore en sommeil, n’avait pu servir contre le mythe chrétien ; on le garda donc. Mais cette monstrueuse alliance de l’homme et du Dieu ne pouvait résister aux coups que la science lui porta pendant près de cinq siècles, toujours plus durement. C’est cette alliance qui meurt. Le Dieu considéré comme FIN, disparaît ; même comme moyen, l’homme d’aujourd’hui tend à le rejeter.
C’est avec la Nature que cet homme purifié signe une nouvelle alliance, la même, peut-être, que celle qu’il connût dans les premiers siècles de la Grèce, Dieu n’étant plus le moyen, mais le Science.

Le 30 novembre – Nancy
Je lis dans une chronique d’André Siegfried, réactionnaire bon poil, sur la Banque de France et les « élites » (Figaro Littéraire du 1/12/51) : « À vrai dire dans ce siècle nouveau, il s’agit toujours comme auparavant, d’une élite, disons même d’une aristocratie. C’est l’éternelle désillusion des révolutions (il s’agit des réforme de 1936) qu’elles n’installent pas, ne peuvent pas installer le Peuple dans les hautes fonctions de la direction technique. »
Mais si, elles le peuvent. Donnez au peuple une éducation égale à la vôtre, à celle des soi-disant « élites » et soyez sûrs que la fonction technique, moins égoïstement dirigée, sera plus humaine. Le Peuple seul est la vraie élite. La vôtre est faussée parce qu’elle n’œuvre pas pour le bien de tous. Vous le savez du reste : en vous faisant entrer à Sciences Po ou aux HEC, votre caste n’a en vue que son intérêt, à elle, et non celui de tous.

[ Commentaire de 2005 : Le concept de Nature pour mon père est en soi une sorte de mythe, car jamais il n’a cherché à le définir de façon précise. Il s’agit d’un mot magique ; il raisonne comme un religieux : pureté, sainteté. Il qualifie de nature ce qui se pratiquait chez les grecs anciens et qui a été récusé par les chrétiens, notamment l’homosexualité. Je sais que, si j’avais connu à 22 ans en quoi l’inceste intervenait dans la croissance équilibrée du psychisme d’un homme, j’aurais arrêté avec mon père notre relation. Mais jamais je n’ai eu cette information. Les livres traitant de cela dans une optique médicale, biologique, psychique n’ont commencé à paraître qu’après mon mariage (notamment Dolto). Donc mon père n’a fait reposé sa théorie que sur son aspect moral, controversé dans la mesure où il lui est paru résulter de choix purement religieux ou en relation avec une conception erronée des comportement sexuels. Il est regrettable que les avancées introduites par les livres de Gide, n’ait pas été accompagnées d’explications plus scientifiques, surtout quant à l’inceste et à la pédophilie, dont Gide n’a pas abordé la question. Lui-même, d’une certaine façon a peut-être commis des actes sexuels sur des enfants de 14 ans en Algérie… C’est la seule excuse que je vois dans ce qu’a dit mon père.

Et moi, je porte un jugement, aujourd’hui, en ayant connaissance d’éléments dont nous ne dispositions pas dans les années 1950 et suivantes. Mes commentaires sont évidemment orientés par suite de ces nouveaux acquits mieux diffusés.

Mon père a mélangé sa haine des riches (dont il fut membre par la naissance, mais exclus par sa lâcheté), celle de la religion avec les interdits sexuels. Quand il évoque la nature à ce sujet, il veut dire qu’il y eut des interdictions qui n’avaient pas de raison d’être quand on les envisage sous l’angle médical. Toutefois, il aurait fallu aussi qu’il tienne compte des mentalité existantes, notamment qu’il soit plus exigeant sur le fait que même s’il a raison, la très grande majorité ne comprend ni ne conçoit les choses comme lui, et que moi, en présence de ces gens, je souffrais de cette méconnaissance et de réactions hostiles, même injustifiées, dans mon comportement, de sorte que je me renfermais, car je vivais mal le sentiment de me sentir exclus. Mon père n’a jamais su tenir compte de cela, ni moi n’ai su le lui l’expliciter clairement…

Mon père était aveuglé, et aussi, c’est vrai, malade, pervers, égoïste, un peu déséquilibré et pas assez apte à interpréter d’une façon humaine (lui qui aimait tellement l’homme !) : car il était trop excessif par haine de ce qu’il estime avoir subi dans son adolescence. ]

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