20060628

108 Journal Roland Novembre 1951

Le 10 novembre – Razier-sur-Cher, samedi
Nous sommes allés à Paris lundi dernier, Papa et moi. Les mardi et mercredi je m’en fus chez mademoiselle Jeanne Rocagny. Le jeudi matin je passais l’oral à Louis le Grand. L’après-midi j’ai été chercher la majeure partie des livres scolaires pour la philosophie. Retour hier matin à Razier-sur-Cher.

Le 15 novembre – Razier-sur-Cher, jeudi
Comment expliquer le sentiment de joie éprouvé au déchiffrage d’une page musicale inconnue qui étonne tout mon être, et l’émeut au point de l’agiter de mouvements nerveux ? Et bien plus, comment expliquer que ce sentiment, je ne le ressens plus une seconde fois que je rejoue cette page, alors que je l’interprète mieux ? Pourquoi cette indifférence lorsque, bien longtemps après, je la revois ? J’en doute. Et cependant ce sont les mêmes sons qui frappent mon oreille.
Nous sommes si proches de l’animal, nos manifestations intellectuelles n’étant que le produit d’une conscience développée, que j’hésite à reconnaître que Dieu est en moi.
« Métrobate » : livre rempli de sensibilité, mais décousu. Atmosphère de pudeur, de gêne : manque de sûreté. On pense que l’auteur rougirait d’écrire ce qu’il fait entendre (suggère).
« Le Diable et le Bon Dieu » : toujours le problème de la solitude de l’homme et de ses rapports avec les autres hommes chez Sartre.

Le 18 novembre – Razier-sur-Cher, dimanche
« Les Joyeuses Commères de Windsor » : début déconcertant : l’action, les caractères se dégagent avec difficulté. Par la suite c’est du Rabelais, du Molière.
« Beaucoup de bruit pour rien » : deux intrigues se côtoient : l’une tragique, l’autre bouffonne. Nous nous reposons de l’attention suscitée par la première par les rires provoqués par la seconde.
J’ai acheté Citadelle de Saint-Exupéry. La Citadelle, c’est la caravane humaine que l’on attache pour la détacher après vers l’horizon mystérieux, gréée comme un navire. Et seule la constance, la continuité sauveront la caravane.
La Caravane est partie : plus rien ne doit interrompre sa marche. Elle va droit vers le but qu’elle s’est inventée et ne déviera pas de l’itinéraire choisi. Quiconque la détournera du chemin fixé par Dieu, périra. Nul obstacle n’empêchera la Caravane d’avancer : la Citadelle se fera mouvante.
Ce que nous aimons chez autrui, c’est sa promesse.

Le20 novembre – Razier-sur-Cher, mardi
Mais devons-nous subir le choix de nos aïeux ? Pour qu’un effort porte ses fruits, il se doit de se perpétuer de génération en génération. Le flambeau devra passer de main en main sans jamais s’éteindre.
J’éprouve un véritable plaisir sensuel à découper les pages d’un livre neuf. Il me semble que je pénètre dans les domaines secrets, tabernacle d’une pensée, curieusement imprimée sur des pages veloutées. La paume de ma main caresse légèrement ces feuilles inexplorées : c’est le premier contact, avant celui du regard, de l’esprit. Que trouverai-je ici ? De quoi parle-t-on ? Et mon couteau pénètre au cœur du livre, précédant ma main ivre de caresses, de veloutées sensations. Sous ma pression le livre bavait…
Le choix de nos aïeux s’impose à nos tendres esprits dès la naissance. Faut-il se révolter contre cet ordre des siècles précédents qui exige de nous ce qu’il exigea d’eux-mêmes, des ancêtres ?
Si le paysan reste paysan, c’est parce qu’il ne peut pas se concevoir autre que paysan. Et ainsi du peuple. Mais si du peuple se lève, au milieu de l’assemblée des hommes, celui qui se conçoit autre que paysan et mieux, il devra réveiller le peuple de sa torpeur et lui enseigner qu’il y a mieux que le peuple.
Ce jeune bébé que tu couves de ton affection, ô généreux père, cet enfant qui se réjouit de tes caresses, est dans ton cœur une terre vierge où tes espoirs font germer le grain nouveau que tes enseignements y ont semé. Tu as labouré l’âme de ton enfant pour qui survivent en son sein tous tes espoirs, pour t’y réaliser toi-même en y gravant la vie.
Dieu, c’est le nœud de l’homme à la nature.
L’œuvre (c’est alors que je lisais Citadelle qui produisit en moi une étrange impression de trouver la Vérité…) me pénètre, m’étonne. Elle entre en moi comme les aliments. Mais je devrai me libérer d’elle comme d’eux, lorsqu’elle fera partie de moi-même, au point que je ne saurai la distinguer de moi-même, quand elle sera moi-même.
On ne trouve pas Dieu, on le forge.

Le 26 novembre – Razier-sur-Cher, dimanche
Il cultivait la ferveur chez l’homme, comme la santé chez l’animal. Il extirpait semblablement le mal des deux troupeaux par la mort du coupable-innocent.
Quand je feuillette ce carnet, et quand je le compare aux précédents (et à cela mon Père dit que j’ai besoin d’un ami – 24/6/53), je m’étonne – et m’attriste aussi – de le trouver si mince : manquerai-je de ferveur ? Je m’ébahis de mon exaltation d’autrefois. Pourquoi suis-je si glacial ? Et pourtant… pourtant je peux flamber encore.
Donnez-moi, Seigneur, un cœur de feu.
J’ai reçu les cours par correspondance. Je vais – enfin ! – me remettre au travail. Le retard provoqué par cette grève des examens est, pour moi, d’environ 2 mois. J’espère que cela ne me gênera pas pour la seconde étape.
Je suis timide en face de la jeune fille : je ne sais où mettre mes mains.
Je m’émeus de la présence d’un jeune garçon, et désire l’embrasser.

Le 27 novembre – Razier-sur-Cher, jeudi
Qu’auraient pensé les Grecs s’ils avaient eu connaissance de ce traité sur la Sentimentalité des Garçons écrit pas un catholique et qui, comme on devait s’y attendre justement, blâmait certaines anomalies homosexuelles ? Je crois qu’ils n’auraient pas compris – comme moi – que l’on puisse condamner si sévèrement un sentiment aussi naturel que la pédérastie. Comment trouver l’équilibre dans la contrainte de la nature ? Ce fascicule m’étonne : je m’achoppe à ces croyances curieuses, empruntées. Il est vrai que je me vante d’appartenir à un monde nouveau, délivré de l’obsession chrétienne, un monde qui veut poursuivre – du moins est-ce mon espoir – la tradition hellène, non seulement dans les manifestations naturelles, mais aussi dans les spirituelles.

[ Commentaire de 2005 : « Je m’ébahis de mon exaltation d’autrefois. Pourquoi suis-je si glacial ? Et pourtant… pourtant je peux flamber encore. Donnez-moi, Seigneur, un cœur de feu. » Et voici que reviens ce constat qui, au milieu de l’année dernière, m’incita à consulter un psychiatre. Cette froideur externe, cette contraction de moi-même provoquée par l’inceste des années durant, se sont donc maintenus, même après 35 ans de mariage !

Commentaire de 2006 : « Ce jeune bébé que tu couves de ton affection, ô généreux père, cet enfant qui se réjouit de tes caresses, est dans ton cœur une terre vierge où tes espoirs font germer le grain nouveau que tes enseignements y ont semé. Tu as labouré l’âme de ton enfant pour qui survivent en son sein tous tes espoirs, pour t’y réaliser toi-même en y gravant la vie. » Je n’avais pas remarqué cette phrase, il y a un an. Voici que je décrivais ce que mon père faisait avec moi, sans saisir les implications néfastes d’une emprise aussi prégnante. Ce « Tu as labouré l’âme de ton enfant (…) pour t’y réaliser toi-même en y gravant la vie » me laisse stupéfait ! Et aussi « cet enfant qui se réjouit de tes caresses, est dans ton cœur une terre vierge où tes espoirs font germer le grain nouveau que tes enseignements y ont semé.» décrit mot pour mot ce qui se passe. Et je ne comprenais rien, tout en souffrant de ce qui se passait et que je trouvais tout à fait normal. Il faut voir là le pourquoi de mon acceptation, cette impossibilité d’imaginer une dépendance que je considérais comme normale et dont j’avais honte – du moins sous son aspect sexuel. Il y a dans le phénomène de l’écriture, une sorte de dialogue d’aveugle ou de sourd, où l’on exprime des vérités, des états de son être sans rien y voir. Comme si on voyait une blessure qui n’en est pas une. Est-ce cela l’inconscience : savoir sans savoir qu’on sait ? Je sais ce que j’ignore. Une telle faculté est un vrai paradoxe, à la limite de l’irrationnel. S’agit-il vraiment d’une science, la psychiatrie ? Ne sommes-nous pas là aux frontières de l’indicible, de ce non-dit dont je me plains et qui semble protéger la Vie des parcours sinueux et inattendus qu’elle explore.

Me trompè-je ?]

==> page suivante ==>

088B_JA

0 Comments:

Enregistrer un commentaire

Links to this post:

Créer un lien

<< Accueil