20060628

109 Lettre 03/12 & Journal Patrick

Tremblemont, le 3 décembre 1951

Mon petit Daoud,

Comment passer le cap d’une semaine sans vouloir chercher, ne fut-ce qu’en pensée la chaleur de ton accueil ?
Il est un livre absent, encore, sur les rayons de notre bibliothèque, un des plus beaux qui soient, un de ces livres qu’on peut ouvrir à n’importe quelle page avec l’assurance d’y trouver une nourriture.
« (Ces jours-ci) je ne prends un peu de plaisir à vivre avec Montaigne… ; parfois le ravissement m’arrête et je doute si jamais écriture humaine m’a donné plus d’amusements, de satisfaction et de joie. »
Hier soir dimanche, vers dix heures, je pensais à toi en écoutant sûrement à Paris-Inter ces œuvres de Bach, Corelli et Lalande. En ce moment, je te vois penché sur l’écritoire, t’efforçant, je veux le croire, vers la lumière. Mais moi… !
« Je ne me sens plus dessiné par mes ombres… » et comment en serait-il autrement, comment pourrait-il en être autrement ? Plus je m’éloigne de mon foyer de lumière, plus s’allongent mes ombres, tandis que davantage se rétrécit mon moi : mon apparence s’affirme, mais mon essence se nie. Après s’être reposées, mes ombres vont poursuivre leur périple loin autour de mon foyer de lumière ; mais satellites infidèles, elles le réintégreront un jour, pour mourir.
Alors débarrassé d’elles, redevenu moi-même, je chanterai, je hurlerai la joie ; la flamme me brûlera de ferveur, et je vivrai ENFIN.

Ton petit Rey

Journal de Papa

Le 2 décembre – Tremblemont
Il y a quelques mois encore, je pouvais me réfugier dans son amour ; aujourd’hui, son accueil, son étreinte ne me suffisent plus. J’en veux connaître d’autres… Sans doute a-t-il accepté de moi tout ce que je pouvais lui offrir ; je n’aurais plus de don que jusqu’alors je réservais jalousement pour lui.
Je suis à nouveau disponible.
Voir l’extrait 2 de la page 417

[ Commentaire de 2005 : Bien curieuse lettre, à la limite d’une sorte de déviance, de dérapage mental où l’on décèle une âme à la dérive, se retrouvant ou se reconnaissant à peine, perdue, incrédule, à vau l’eau, comme si, arrivée au bord de la désespérance, la seule fuite possible était de s’abandonner soi-même. Et pour finir, la veille, dans son Journal, ce « Je suis à nouveau disponible » qui sonne le glas d’un amour inavouable comme si, tout d’un coup, il retrouvait une forme de vie à sa dimension. Comme s’il allait tout recommencer à neuf…

Commentaire de 2006 :Le curieux, alors que je m’époumone à répéter qu’il ne me donnait rien et qu’il prenait tout chez moi, est qu’il écrive le contraire : « je n’aurais plus de don que jusqu’alors je réservais jalousement pour lui » Mais que s’imagine-t-il m’avoir offert ? À Mortey, certes, quand j’étais au Collège, dans les classes de la quatrième à la seconde, il m’a aidé en littérature française, en latin aussi, en histoire qu’il connaissait plutôt bien, mais ce fut guère tout. Que me donna-t-il d’autre ? Un peu de tenue sociale, un certain style du paraître. C’est tout. Le reste, je l’ai acquis par moi-même. ]

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