20060629

110 Journal Roland Décembre 1951

Le 1er décembre – Razier-sur-Cher, samedi

J’ai terminé hier soir Fécondité d’Émile Zola. Je ne sais plus que penser : il en dit trop. Il accumule des vicieux affreux, puis les tableaux charmants, mettant blanc sur noir et noir sur blanc. Je n’appelle pas cela un roman, mais un amas de notes liées entre elles par une histoire plus ou moins vraisemblable. Grattez ces 700 pages, vous ne trouverez que ceci : la plus grande joie de la terre est la procréation.
Pendant la nuit, le brouillard gelé s’était déposé lourdement sur la végétation : tout devenait dentelle de glace. Le premier rayon de soleil fit étinceler les prés en sueur (ou en larmes).

Le 5 décembre – Razier-sur-Cher, mercredi
Il fait une journée radieuse, une de ces journées où l’on s’étonne de voir le ciel si bleu, sur lequel se détachent les horizons forestiers. C’est à ces moments-là que je regrette de n’être pas musicien. Car le poète se sent impuissant pour communiquer cette vague de joie, aux balancements rythmés, avec mouvements tantôt vifs, tantôt lents, mouvements ondoyants qui bercent. Allégro ! Allégro !
C’est à ces moments-là que vous aimeriez courir follement sous les arbres branchus, rouler sur des feuilles mortes, courir à perdre haleine pour rechercher l’essoufflement qui vous précipite à terre tout rouge. C’est à ces moments-là que l’on souhaite s’essouffler au jeu d’amour avec un adolescent au fond des bois, sur des feuilles mortes. Allégro ! Allégro !
Et le corps fatigué exige le sommeil. Ces appétits d’amour, pétillants comme le feu de bois, s’évanouissent comme la fumée dans le ciel bleu que le soleil blanchit, et le corps alangui s’abandonne sous les étoiles, assouvi, rassasié de plaisir.
List : violents contrastes ; musique âpre, passionnée, quelque peu amère. Nuances paradisiaques et sataniques. Tempérament étonnant.
Quand on se livre à certains actes solitaires, ce n’est pas l’acte en lui-même qui vous dégoûte, mais sa solitude. Vous vous méprisez de ne pas avoir donné à autrui la joie de vous aimer et de l’aimer. Étreinte stérile qui n’engendre que des frissons égoïstes.

Le 17 décembre – Razier-sur-Cher, lundi
Le grand danger qui guette toujours le catholique c’est de n’être pas lui-même dans son amour de Dieu, en ce sens qu’il ne s’immole qu’à Dieu sans s’accomplir lui-même.
Il est des hommes auxquels on obéirait aveuglément : J.-S. Bach est de ceux-là ;
Il est des hommes que l’on écouterait toujours parler : Mozart est de ceux-là.
Papa vient de m’offrir un stylo qu’il étrenna en écrivant ces vers :

« Plume fidèle, en frémissant,
« Accueille son fervent message ;
« Mais n’éternise de ton sang
« Rien que de vrai et de sage. »

Gide ? Un diable qui se débat dans son bénitier.
Le premier acte d’Othello est très riche, mais il y manque de la mesure : c’est le défaut de Shakespeare qui est trop démesuré ; il semble ne pas arriver à se limiter, à se contraindre.
« Zut pour la vertu ! » (Iago, acte 2, Othello) Je viens de terminer Othello. Il me semble qu’Othello aurait dû se tuer dès l’instant où il eut connaissance de sa méprise. Sa tirade, un peu apologétique, ralentit l’action. Le geste du suicide doit être spontané et solitaire.
La matière ? Une concentration d’atomes.
Les gaz ? Une déconcentration d’atomes.

Le 26 décembre – Razier-sur-Cher, mercredi
Montaigne s’engage-t-il ? Sans doute était-il trop individualiste pour s’inféoder et obéir comme un soldat à son supérieur. Précisons le sens de son engagement : ne pas aliéner soi pour autrui, mais prêter soi à autrui. Pour lui s’engager, c’est se prêter et non se donner. Se donner, c’est s’immoler, et rien n’autorise le sacrifice de soi-même à quoi que ce soit, à qui que ce soit. Se prêter c’est offrir de soi le meilleur.

Le 29 décembre – Razier-sur-Cher, samedi
Je viens d’étudier en psychologie le chapitre de la Volonté. Je viens de relever que possédaient une volonté faible :

1 – les sensibles 3 – les irrésolus
2 – les étourdis 4 – les irréguliers

Je suis assez sensible (un livre m’émeut facilement) ; je suis étourdi (j’oublie facilement mon stylo sur mon pupitre) ; je suis irrésolu (je ne sais conserver une opinion, ni critiquer audacieusement) ; je suis irrégulier (je ne sais quelle situation choisir). J’envisage nombre de possibilités et ne sais pas me décider. Au fond je me laisserai assez facilement engagé dans n’importe quel métier, tant je suis incertain de ma vocation.
Il est donc nécessaire que j’éduque ma volonté en m’astreignant à une contrainte librement consentie (faire régulièrement ma toilette, m’endormir, me réveiller, me lever à heures fixes, fixer mon attention, me fixer des buts). Mon énergie se disperse faute de savoir où me diriger. Ainsi je grappille au cours de mes lectures, plus que je ne m’instruis. Je relève dans ce carnet telle proposition, telle pensée qui m’a plue, et de cette collection qui s’endort je ne retire, ce me semble, aucun profit. On me dit bien que tout enseignement livresque encombre mon subconscient et qu’il réapparaît au moment opportun. Cette explication me plaît peu. De plus j’ai à me plaindre de ma mémoire défectueuse. Sans doute me concentré-je pas assez. Il est nécessaire que je me détermine, non à voleter, mais à marcher droit. J’ai remarqué aussi que je manque d’enthousiasme. Autrefois, lorsque je me passionnais à réfuter Bossuet (se reporter plus haut à la date du 5 août 1950, page 68 et précédentes sur Saint-Paul n°007k-JA) j’en avais, me semble-t-il. Tandis que maintenant je suis mou. Cela s’expliquerait peut-être par ma solitude : j’étudie à la maison, perpétuellement cloîtré, et les 4 heures que je passe chaque semaine à jouer au basket à Montrichard ne tuent pas ma solitude : je n’arrive pas à rompre la glace qui me sépare de mes camarades de jeu. Je dois leur paraître froid et distant. Cela même que je redoute. Ici on m’appelle l’ours. Je vis toujours dans le même milieu : père, mère, frère. Il faudra que je m’évade un jour pour m’échauffer au contact de l’inconnu.

Le 30 décembre – Razier-sur-Cher, dimanche
Nous entendîmes à la TSF Œdipe d’André Gide. Nous suivions sur le texte les dernières répliques, et nous songions encore, silencieusement, alors que la pièce était finie. Il était assis, et moi debout à ses côtés. Il m’enlassa et resta un long moment la tête enfouie dans mes vêtements. Je ne bougeais pas sachant la ferveur contenue de sa reconnaissance pour Celui qui l’avait délivré de son obsession : grâce à Lui, il ne rougissait plus de ses penchants particuliers, ni de notre amour.
Quand vous lisez Montaigne, ne vous attachez pas à relever les fautes qu’il commit, soit en médisant de nouvelles découvertes, soit en voulant ignorer certaines possibilités humaines. Les découvertes de Galilée lui paraissaient aussi inutiles que les vains systèmes des sectes philosophiques, parce qu’il n’a pas prévu que la science – au sens moderne du mot – pût être. De même lorsqu’il dédaignait les enseignements qui visent l’utile – au sens pratique du mot – il ne pouvait pas supposer l’enseignement technique actuel. Il ne faut pas lui reprocher ces erreurs. De Montaigne attachez-vous à comprendre l’humanité…
Un peu de satire maintenant. Veuillez ouïr le digne Monsieur Tradour, professeur de première au Lycée Henri IV, celui qui m’endoctrina pendant une année : « Pour vous clarifier les idées, pour vous les classer, j’ai, mes petits amis, une excellente méthode. C’est très simple : d’abord les principaux faits de la vie de l’auteur étudié, puis ses principales œuvres, enfin les caractères généraux de celles-ci. » Et pendant trois trimestres, nous avons accompli le tour de force spectaculaire de voir le XVIIéme, XVIIéme et XIXéme siècles. Si bien que j’ignore tout de Rousseau – heureusement que j’ai lu Les Confessions autrefois -, de Chateaubriand, de Chénier (de lui nous n’avons étudié en dix minutes que La Jeune Captive). Ce n’est pas la peine d’insister. Ce cher Tradour mathématisait la littérature française.

Le 31 décembre – Razier-sur-Cher, lundi
Il était de deux ans moins âgé que moi [il s’appelait René, et mon père l’appelait volontiers « le beau René ». Il accompagnait les offices à l’église de Mortey ]. J’aimais le piano, lui le violon. Nous étions novice en tout. Nous aurions pu nous lier intimement, nouer une amitié sincère, dénuée de toute action impure. Mais les circonstances nous séparèrent. Depuis plus d’un an je ne lui ai plus serré la main. Je ne regrette rien. Le hasard a voulu qu’il en fût ainsi. Maintenant il est trop tard. De cette union ratée, je me suis fait une image idéale.

[ Commentaire de 2005 : Il apparaît, tant chez mon père que chez moi, en cette période de fin 1951, comme une certaine distance ou du moins une attirance amoureuse fort réduite, sans doute limitée à quelques distractions érotiques. Je ne parle plus de mon père, à l’exception de l’écoute sur la radio de l’Œdipe de Gide avec un commentaire plutôt « passif » sur l’attitude de mon père sa tête « dans mes vêtements » et où je commente : « Je ne bougeais pas sachant le ferveur contenue de sa reconnaissance pour Celui qui l’avait délivré de son obsession : grâce à Lui, il ne rougissait plus de ses penchants particuliers, ni de notre amour. »

On notera ici que je fais une distinction, puisque je ne les confonds pas, entre « ses penchants particuliers » et « notre amour ». Les penchants particuliers sont évidemment la pédérastie. Mais que dois-je comprendre de ce que j’ai écrit par « notre amour » : est-ce uniquement un amour pédérastique ou un amour incestueux ? Je ne peux préciser aujourd’hui.

Par ailleurs on notera l’analyse que je fais de mon caractère et de ma façon de vivre et de me voir, je cite :

  • assez sensible
  • étourdi
  • irrésolu
  • irrégulier
  • incertain de ma vocation
  • mémoire défectueuse
  • manque d'enthousiasme
  • je suis mou

Il faudrait donc que je redresse la barre pour mes études par correspondance dans la solitude du cloître familial à Razier-sur-Cher. Comment ? Voici :

  • éduquer ma volonté
  • suivre un horaire fixe
  • ne pas disperser mon énergie
  • marcher droit

Et j’en arrive, au sujet de la séance hebdomadaire de basket, à cette constatation assortie d’un vœu : « je n'arrive pas à rompre la glace qui me sépare de mes camarades de jeu. Je dois leur paraître froid et distant. Cela même que je redoute. Ici on m'appelle l'ours. Je vis toujours dans le même milieu : père, mère, frère. Il faudra que je m'évade un jour pour m'échauffer au contact de l'inconnu. » Vous ne serez pas étonné si j’attribue mon attitude à l’inceste. Je n’insiste donc pas.

Par contre, ce qui m’apparaît intéressant, c’est que je menais une vie un peu moins solitaire à Mortey : outre le collège, il y avait le « beau René », Mlle Jeanne Rocagny pour le piano, et un peu de théâtre aussi, où j’avais joué dans une opérette. À Gennevilliers, n’ayant entretenu aucune relation avec mes camarades de Henri IV, tant j’étais mal à l’aise de n’avoir pas d’argent, de ne pouvoir inviter en retour ceux qui m’auraient invité fuyant donc toute occasion de contacts avec mes copains de classe, je commençais à être seul et à me renfermer.

On peut penser que l’inceste plus l’absence du foyer familial, la déroute de tout point fixe se sont conjugués pour me faire devenir un ours. Et j’abandonnai assez vite un basket où j’étais plus mal à l’aise que jamais. Je me rendais bien compte que « je ne passais pas »… Que c’était ridicule à mon âge ! Mon père me l’a dit, oui, mais allez donc convaincre un jeune homme blessé…

Cependant, j’ai réussi à m’autodiscipliner, à m’établir un programme de travail et à m’y tenir. Ma réussite au baccalauréat permet de comprendre que je n’étais pas complètement disloqué ni incapable de faire face. Mon attitude chez Tramisseau, comme coursier, ensuite ! Puis mon mariage. : Je suis passé à côté… de beaucoup de choses, certes, mais pas de toutes ! ]

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